Cette seconde révolution moderne est celle qui, réconciliée avec ses principes de base (la techno-sciences, la démocratie, les droits de l’homme, le marché) est emportée par un processus hyperbolique de modernisation de la modernité elle-même.
Je sais, c’est un projet de fou, borgésien même, mais j’ai entrepris de reconstituer une cartographie subjective de mon territoire. Pas à l’échelle 1 : 1, comme en rêve Borges – c’est irréaliste, quand même, je délire, mais je délire égal – mais disons à l’échelle 1,3 cm : 200 m. Ben pas disons, en fait, c’est vraiment ça et c’est assez in comme zoom pour moi.
Comment je fais ? Au début – ce projet à commencé il y a plusieurs années, quand j’étais encore à l’université – je traînais partout avec moi un petit carnet quadrillé dans lequel je traçais mes allées et venues. J’en ai même tiré un livre, sérigraphié à la main et édité en 3 exemplaires – vous pouvez d’ailleurs consulter l’exemplaire 3/3 au centre de conservation de la BAnQ, sur la rue Holt. Dans ce temps là, j’étais jeune, semi-nomade, et j’avais encore du temps à perdre alors je pouvais bien jouer les grandes exploratrices dans les rues de Montréal à dessiner mes cartes distordues de la ville.
J’avais mis en exergue, au début de mon livre, une citation de Paul Auster dans Trilogie New-Yorkaise : « […] il coucha aussi sur le papier avec un soin méticuleux l’itinéraire exact des errances de Stillman, marquant toute rue suivie, tout changement de direction, toute pause effectuée. Et, en plus d’occuper Quinn, le cahier rouge lui fit aussi ralentir le pas. » Je pensais que ça aiderait à comprendre le projet. Moi, mon cahier, il était pas rouge, il était recouvert de Duct tape gris avec un gros X au Sharpie écrit dessus. C’est vrai que j’étais pas mal punk dans le temps. Mais la couverture du livre que j’en ai fait par la suite était en toile beige avec le titre imprimé en rouge, Itinéraires – vous l’auriez deviné, j’en suis sûre.
J’aurais pu aussi vous expliquer mes motivations comme suit, avec une citation du Diable par la queue (c’est encore Paul Auster) : « Dublin n’est pas une très grande ville, et il ne fallut pas longtemps pour m’y retrouver. Il y avait un côté obsessionnel aux promenades que j’y faisais, un insatiable besoin d’errer, de dériver tel un fantôme au milieu d’inconnus, et au bout de deux semaines, les rues étaient devenues pour moi quelque chose de tout à fait personnel, une carte de mon territoire intérieur. » On dirait que c’est plus facile de me faire comprendre avec les mots d’un autre qu’avec les miens.
Mais je diverge. Je vous racontais tout ça pour vous dire que maintenant que je suis sédentaire avec une job steady, je n’ai plus que ça à faire, déambuler dans les rues. De toutes façons, dans le temps, Google Maps n’existait même pas, ou à peine, alors qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Google Maps n’était qu’une ébauche, un embryon de plan. C’est vrai, pensez-y, j’ai vérifié mes sources : le service a été lancé au Canada en 2004 seulement. C’était ma dernière année de bac.
C’est fou, quand on y pense, la vitesse à laquelle on s’y est habitué. Quand je suis partie en voyage la première fois, en 2000, c’est tout juste si j’avais un e-mail – le mot courriel n’existait pas encore. Me parachuter dans une ville inconnue, sans même une carte pour m’orienter, ce n’était pourtant pas si traumatisant que ça. Me cacher sous un pont, tomber, et être presque engloutie dans le Tibre pollué, en plein coeur de Rome ; dormir sur une plage au centre-ville de Barcelone sans savoir qu’au matin je serais presque écrasée par une marée de pieds ; essayer de fuir les hordes de chiens errants dans les rues de Pompéi sans vraiment distinguer la vraie ville des ruines, me faire haranguer par un cocaïnomane New-Yorkais lançant des billets de 1000 lires à la ronde, me faire tirer d’embarras par un obsédé bisexuel, tout ça, c’était l’aventure, quoi ! Pourtant j’ai réussi à rentrer chez moi.
Mais je divague encore. Où je voulais en venir, c’est que maintenant, je ne peux plus me risquer en territoire inconnu sans vérifier scrupuleusement au préalable mon chemin sur Google maps. J’ai trop peur de me perdre. Et encore, je me retiens d’avoir un GPS. C’est pour dire comment notre sens de l’orientation est en train de s’atrophier, nous les humains. Mais c’est comme ça, alors mon projet d’itinéraires s’est transformé en projet de cartographie subjective et mes dessins, je les trace à partir de Google Maps. D’ailleurs, cette expression, je l’ai piquée à Amygdale et je m’en sers sans le moindre acquit de conscience dans tous mes textes de démarche artistique.
Quand je vais à l’atelier, je vais sur Google Maps voir les lieux que je connais. J’imprime, toujours à la même échelle, les fragments de cartes qui m’intéressent, puis je les découpe et je les assemble avec du papier collant. Après ça, je mets un papier transparent par-dessus, un Mylar, un Géofilm, whatever, c’est deux noms différents mais c’est le même papier, et je trace les rues que je connais. Après ça, je me sers de ce dessin pour imprimer une sérigraphie.
Je sais, c’est absurde, mais il faut bien trouver un sens à la vie. Alors je me prends pour Sisyphe et je fais ça en faisant semblant que c’est une bonne idée. Ça me fait plaisir de penser qu’un jour ce projet prenda la forme d’une immense toile d’araignée, très serrée au centre, pleine de croisements et de noeuds, puis s’élargissant vers les extrémités, couvrant des murs et des murs, avec d’immenses zones blanches parfois traversées d’une mince et interminable ligne, une autoroute.
Mais vous savez, un territoire, c’est changeant alors c’est toujours à recommencer. Un petit détour, par ici, un déménagement par là… C’est pour ça que récemment, j’ai dû repatcher des morceaux de ma cartographie subjective parce que par endroits, elle était toute noircie et chiffonnée. Alors je suis allée chercher des nouveaux morceaux sur Google Maps, et c’est là que je me suis rendue compte, en essayant de les assembler, que vraiment, quelque chose n’allait pas.
Avant, toutes les rues étaient de la même largeur. Maintenant, ils les ont ajustées un peu mieux à la réalité. C’est pour ça que le boulevard Décarie a conservé la même largeur mais que le petit tronçon de rue minus qui se transforme en chemin de gravelle en allant de chez nous vers les tracks, à côté de la vraie cour à bois, lui, s’est considérablement aminci. Alors ma carte, elle est pas raccord.
Mais c’est pas ça le pire : moi, j’avais déjà dessiné le Mont-Royal, avec les sentiers pis toutte, parce que je les connais bien. J’y ai quand même déjà passé plusieurs fins de semaines à construire des nids dans les arbres – mais ça, c’est une autre histoire. Mais là, les sentiers du Mont-Royal, sur Google Maps, ils n’ont pas juste rapetissé, ils ont disparu. Et ce n’est pas tout.
Au parc Lafontaine, le lac, disparu aussi ! Et le chemin qui traverse d’est en ouest le parc Laurier, disparu ! En n’allez pas penser que je n’ai pas zoomé in pour vérifier comme il faut. Au parc Jarry, même constat : plus de lac, plus de sentier, rien ! Au parc Maisonneuve, plus de sentier non plus, rien, rien rien ! Juste des grand aplats vert pâle.
Alors je me dis que c’est peut-être un complot des lobbies de l’automobile pour empêcher les gens d’aller se promener tranquilles. Moi, je le sais qu’il y a des sentiers dans les parcs, parce que je les ai dessinés. Je m’en souviens. J’ai une trace. Mais les autres… à la vitesse qu’ils oublient, comme ils ont oublié qu’il y avait une vie avant l’Internet, comme ils ont oublié qu’il y a à peine sept-huit ans, il fallait déployer une carte en papier pour s’orienter, comprenez-vous, en papier, est-ce qu’il vont se souvenir qu’il y a dèjà eu des sentiers dans les parcs de Montréal ? Et la Ville, eux, ils vont s’en souvenir, d’aller tondre le gazon et couper les branches ? Je ne pense pas. La végétation va gagner doucement du terrain et bientôt, elle va tout envahir, et les sentiers vont réellement disparaître.
Ça deviendra une vraie jungle ; peu à peu, les animaux sauvages viendront s’y installer. On ne pourra plus pénétrer dans les parcs qu’armé. Il faudra une machette pour faire son chemin. Et il ne restera plus de place dans cette ville que pour les automobiles.
Je vous ai manqué?
Poufiasse, lors d’une entrée récente, s’interrogeait sur le temps nécessaire à laisser passer avant de pouvoir (de nouveau) faire des blagues sur Haïti. Ma réponse était claire : 6 semaines (voir mon commentaire ici). Mais comme je sais que l’attente est, en soi, vachement terrible, voici un gag incroyablement cosmopolite que j’ai inventé (ou qui m’a été conté, who cares ?) :
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C’est un Chinois et un Juif qui se parlent pour la première fois. Le Juif demande au Chinois :
- Tu t’appelles comment?
- Chen.
- Ouain, mais en tout cas, moi je vous ai jamais pardonné à vous autres les Coréens pour avoir bombardé Pearl Harbor.
- Euh… d’abord je ne suis pas Coréen, je suis Chinois et deuxièmement ce ne sont pas les Coréens mais les Japonais qui ont bombardé Pearl Harbor.
- Ouais-ouais… Chinois, Japonais, Coréens, de toute façon c’est toutte pareil…
- (après une pause) Moi je n’ai jamais pardonné aux Juifs d’avoir coulé le Titanic.
- Quoi!?! Mais c’est un iceberg qui a coulé le Titanic!
- Goldberg, Steinberg, Iceberg, de toute façon c’est toutte pareil…
N’annale fas pas qui le veut. C’est juste un commentaire, une remarque, comme ça, vu mon faible taux de participation. Heureusement qu’il n’y a pas de quota à atteindre, d’ailleurs, je n’ai pas encore payé mon abonnement. On peut payer en nature ? Je mettrais mon habit d’infirmier et mes gants de caoutchouc…