Tout commence et fini par la bicycletterie B* B*. Accompagné de G*, je devais acheter une nouvelle trippe pour mon pneu arrière qui a dû éclater dans une histoire de brosse où il y avait beaucoup trop de monde sur un seul vélo. À première vue la boutique a l’air fermée – prévisible vu le quartier et le dimanche 4pm que nous étions. Un client qui arrive presque en même temps que nous décide de s’essayer et ouvrir la porte – comme on le fait tous quand on ne peut dont pas croire que le magasin est déjà fermé – et – comme vous vous y attendez peut-être – la porte s’ouvrît comme une porte déverrouillée ( c’est à dire ; elle s’ouvrît ). Les regards suspicieux s’échangent, un « vous êtes tous témoins de ce qui suit » circule en silence et en moins d’un octbl’ l’autre client, G* et moi pénétrions dans le mystère. Les « he- ooo », » ooo- he » ainsi que le produits des « allos? » et « yo?! » étaient nuls. Personne. Les lumières fermées, pas de traces d’effractions, pas de message d’absence.
J’aime déjà ça.
D’autres clients arrivent, les points d’interrogations se décuplent. G* et moi inspectons les environs, à l’aide de ma frontale – ai toujours une frontale – je scrute tous les coins sombres de l’entrepôt et du sous-sol à la recherche d’un cadavre ou pire encore. L’endroit est désert, pas de sang, pas de morts, rien. G* trouve un carnet d’adresses sur le bureau, il contient pleins de noms avec des numéros de téléphone sans aucune indication pratique comme « liste des employés et responsables de la boutique » ou encore « facturation St-H* BBQ ». Voyant la situation tourner en rond, les autres clients, ennuyés, décident de s’esquiver et faire mieux de leur temps. Prout. G* guette les vélos rutilants, bien huilés et sans défenses qui gisent dans la pièce. Les cadenas imprenables, les sièges tous plus confortables les uns que les nôtres, les casques, les garde-boues et les rayons nouveau genre, juste nous et eux. Ce qu’il reste a faire, s’inventer une vie ou déchiffrer le code secret du carnet d’adresses. Après équations et délibérations sur les noms et numéros du carnet, j’appelle G* M*-B* 514-***-****; la dame qui répond ne veut rien me dire, vu les questions que je lui pose, elle se méfie (avec raison). Tant pis : B* D*, 514-***-****
«
- oui heu, B* s’il vous plait.
- heu, c’est moi ?
- salut, ici la bicycletterie B* B*, connaîtrais-tu ça toi du monde qui travaillent chez nous ? »
Hey, Robodrigue, pour en manger des filles en danse, t’as pensé à prendre des cours de ballet jaws?
» Mieux vaut plaisanter que mordre ses amis. »
J.Coenen-Huther
«Celui qui offre des sacrifices à d’autres dieux qu’à l’Éternel seul sera voué à l’extermination». Exode 22 : 20
Avez-vous remarqué que nos braves militants du FAS ont tendance à se liquéfier pendant l’été? Certains vont jusqu’à parler de «déprime» (hihihi-hahaha-hohoho!) Rassurez-vous chers lecteurs, il n’en est rien. En fait, j’irais jusqu’à dire que les membres en règle sont alors au zénith de leur forme. Je m’explique.
Alors que j’en étais encore à mes premiers balbutiements sur le FAS, j’avais osé écrire un article dans lequel j’avais qualifié mon quotidien délirant de «gothique». N’en déplaise à Bosch, je doute que le délire fascien ait quoi que ce soit à voir avec l’angoisse de la damnation : après tout, FAS vaincra! Non, s’y j’avais à associer notre style de vie à une culture, ce serait peut-être quelque chose comme l’esprit juif. Enfin, celui que Dostoïevski décrit dans ses fameux Carnets de la maison morte. Peut-être vous souvenez-vous (ou pas, peu importe) de cette scène où un prisonnier juif célébrant le shabbat «feint» la tristesse la plus poignante en récitant les prières coutumières pour subitement, l’instant suivant, éclater de la joie la plus exalté qui soit. Eh bien! Je crois que cette scène dépeint assez bien l’âme fascienne.
Le FAS bipolaire? C’est une interprétation plausible. Pour ma part, j’y vois une nouvelle esthétique, une forme d’exotisme intérieur.
Dommage qu’on ne s’intéresse pas vraiment à l’histoire du FAS. On saurait alors que le FAS est né spontanément lorsque, simultanément et à plusieurs endroits sur Terre : un individu louche pataugeant d’in trou d’bouette aperçu la lumière; un halluciné pris la décision d’être communiste pendant une journée ; un groupuscule terré dans un repère-labyrinthe et propulsé par l’alcool cheap décida de se dévoiler au grand jour afin de militer pour le retour du train dans une banlieue; le zepoulpe remplaça subrepticement les cadavres de nos aînés comme ingrédient de base du pablum. Qu’ont en commun tous ces événements sans lien apparent? Je dirais la déchéance achevée, la prophétie de la victoire finale et la totale acceptation de sa vanité. L’essence du FAS quoi!
Mais la chair est faible. Elle tend à succomber paresseusement au désespoir, elle se tourne alors vers de fausses idoles : «vérité», vie de famille, vidanges, V… C’est au plus sombre moment de son insigne existence, lorsque l’homo fascius croit n’être plus qu’une coquille vide que se manifeste en lui avec l’attirance d’un veau d’word qu’on embroche (veau d’or… non ? ah bon…) ce cri de pirate : FAS vaincra!
Alors pleurez mes amis, pleurez! Je sais que vous sentez alors plus que jamais cet appel qui tonne au fond de votre cœur, ce tropisme intérieur qui vous propulse vers les continents inexplorés. Pleurez, car je vous sais en train de vaincre…
Je suis à la maison à m’ennuyer de mon amoureuse qui est partie dans le nord avec son fils, faire une visite à ses amies d’adolescence. J’ai passé toute la journée à faire des commissions en beaucoup plus de temps que prévu. Je devais commencer à sérigraphier ce soir, on aura finalement le papier que demain. J’aurais pu sérigraphier des acétates pour les nombreux spectacles que nous ferons à l’automne. Ou faire un n-ième design de tshirt qui sera refusé par un collaborateur un peu trop client à mon goût.
Je suis resté chez moi à lire un livre bizarre en buvant des bières.
Je me rappelle avoir lu et beaucoup aimé malgré moi un autre livre de cet auteur: La maladie de Sachs. Comme je suis un sucker pour la pop de filles, je suis un sucker pour les autofictions sentimentalo-édifiantes écrites par des auteurs en quête d’universel. Ce livre que je lit me rappelle beaucoup le FAS. rédigé en feuilletons, sur internet, chaque récit de quelques pages se conclut par une série d’hyperliens que l’auteur tisse à l’interne entre ses souvenirs. Comme dans un Cool is class war, il tente de tirer de souvenir de sa vie une espèce de morale dans laquelle on se reconnaitrait. En moins Cool et en moins Class war, parce que l’auteur est écrivain-médecin, juif non pratiquant, rural et français, dont les crises d’adolescence se sont résolues par un mythologique échange scolaire d’un an avec un high school des États (unis). Rien à voir avec un adulescent qui émerge tant bien que mal de son rôle d’ado attardé et désabusé en faisant tant bien que mal une maîtrise en arts visuels, où il se fait somme toute dire: tu es un visionnaire, mais il faudrait que tu travailles à la hauteur de tes visions. Son blogue montre sa photo. Il a les cheveux en brosse et des lunettes rondes.
C’est ce que j’aime finalement de l’autofiction, comme des romans policiers. Leur médiocrité sous-jacente me touche. Parce que les visions, ça épuise. Elles arrêtent pas de venir et l’énergie pour les réaliser arrête pas de faire défaut.
Amygdale m’écrit pour me dire que la presse offset en carton sera jetée, qu’elle ne représente rien d’autre qu’un nicque à feu. Dommage. J’aime le FAS, mais seulement quand je déprime. À part ça, malgré toutes les visions créatives qu’il me procure, j’ai peine à y consacre plus de temps qu’il en est nécessaire, c’est à dire un minimum.mais nous vaincrons, malgré tout. Vivre c’est vaincre et je ne pense pas que je vais mourir un jour.
À cheval sur ma bécane, je dévale à toute allure la côte Berri (je roule si vite que le ciel devient rouge). J’attache mon véhicule au premier poteau d’acier venu, je passe ma main sur mon front pour en retirer la sueur et je m’engouffre dans la station d’autobus voyageur, juste à temps pour attraper Poule de luxe et Fonny Gozier qui s’apprêtent à partir mourir ailleurs au Canada. Ils me filent les clefs de leur appartement, tout juste acquis à Saint-Henri, m’embrassent chaleureusement (leur amitié m’émeut – je suis un tendre) et disparaissent valise en main dans leur autobus. J’ajoute leurs clefs à mon trousseau, puis je repars sur ma bécane.
Le soleil me brûle le crâne. Des auréoles de sueur grandissent sous mes bras. Je remonte la ville. Bientôt, j’arrive chez T* et Bébé Astronaute dans la Petite Patrie. Je sors mon trousseau de clefs et j’ouvre leur porte. Par terre dans leur salon, mon sac de couchage déroulé et quelques effets personnels. Je récupère le tout. Bébé revient le jour même (de mourir ailleurs au Canada) et je veux lui laisser son appartement et les bras musclés de T*. Je repars.
Je roule encore. J’arrive chez moi, dans Villeray, ou du moins dans ce qu’il y a peu était encore vraiment chez moi. Je sors mon trousseau de clefs. J’ouvre la porte. J’ai l’impression de marcher dans un appartement fantôme, dans un lieu du passé, où tous les signes de ce que j’ai pu être, jour après jour, me semblent de plus en plus abstraits – c’est bien là que je dormais, toujours avec la même personne, toutes les nuits ? Je ne suis plus sûr de savoir ce qui m’attachait tant à cette personne et à ce lieu, ça me dégoûte et la nausée me monte à la gorge. Je retire mon t-shirt humide, me passe une serviette sur le corps, enfile un autre t-shirt, récupère quelques effets personnels et m’apprête à repartir lorsque – soudain – j’entre dans mon bureau, prends un gros crayon feutre vert fluo et cours dans la chambre y dessiner sur le mur une gigantesque hermine (ou une belette, ou je ne sais quel autre mustélidé) à la bouche baveuse, et je repars.
Quelques minutes plus tard, toujours dans Villeray, j’ouvre la porte de B*, qui m’a refilé ses clefs le matin même, avant de partir chanter du côté de Tadoussac au milieu des carcasses de baleines en putréfaction (est-ce cela, mourir au Canada ?). Je m’assois derrière le bureau de sa chambre, face à sa fenêtre ouverte. Dans ma poche, mon trousseau de clefs pèse lourd. Je me dis qu’aucune porte ne peut me résister, mais j’ai vraiment l’impression d’être nulle part. Est-ce ça, le nouvel exotisme ? J’habite un territoire trouble. Je me perds dans ma cartographie subjective, allant dans toutes les directions à la fois. Demain, je ne sais pas, j’irai peut-être à Saint-Henri. J’ouvrirai les portes de l’appartement de Fonny et Poule. Ils viennent tout juste d’y arriver. Leurs boîtes ne sont pas même ouvertes. C’est un espace en transition, aux frontières poreuses – l’occasion de se laisser couler vers l’ailleurs ? Je crois que je me coucherai en boule dans un coin et que lentement, je me liquéfierai.
c’est un dimanche pour relire les fascicules du fas. après lecture, je constate que ces temps ci c’est pas mal plate sur le fas : il nous manque les triviales poésies d’Amygdale. Mysterious devrait partir plus souvent en voyage pour vivre de nouvelles aventures dans les bains. depuis que Mjack est en couple, on a des moins bons cool is class war… mes textes sont égal boiteux, ce qui a changé, la Poufiasse est plus là pour me pimper… c’était souvent la seule qui comprenait mes textes Freudien et sphincter… Zepoulpe aussi a crissé son camp, peut-être avec Poufiasse… Coco Acto a jamais rien à écrire, il dit « j’ai pas d’idées »… moi non plus j’ai pas d’idées, je m’empêche pas d’écrire pour autant… hé hé hé…
le gamin qui a vomi dans la piscine, hier, il était encore là ce matin… coudonc criss… c’est dégueulasse, ils le font exprès, il va pas s’y remettre… j’ai entendu le père dans le vestiaire, il disait à qui voulait l’entendre que son fiston devait pas rester traumatisé, que dans ce temps là il faut vite remonter… il voulait surtout se justifier d’avoir ramené le gamin alors qu’on a vidé des tonnes de litres d’eau infestés de vomi, hier, par sa faute. j’adore certains enfants, mais pas quand ils vomissent dans l’eau de piscine, un jour de canicule… « mon fiston doit pas rester traumatisé, dans ce temps là il faut vite remonter »… remonter ? ah plonger, tu veux dire, innocent…
Je vous ai déjà parlé des étoiles de Babel, mon projet de combinaisons de matrices en linogravure. Si je suis à Toronto en ce moment, c’est que je suis invitée comme artiste en résidence ici à Open Studio pour réaliser ce projet au moyen d’une presse Vandercook. Aujourd’hui récupérée par les artistes, cette presse typographique était jadis utilisée de façon industrielle pour l’impression des livres. Les typographes y assemblaient un à un les caractères typographiques de plomb pour composer chacune des pages des livres qui allaient ensuite être imprimés, colligés, reliés, puis distribués de par le monde. L’avantage de la presse Vandercook, contrairement à la plupart des presses manuelles que l’on retrouve de nos jours dans les ateliers d’estampe, c’est que son fonctionnement est partiellement mécanisé.
Pour imprimer manuellement, un rouleau est passé plusieurs fois sur une surface plane afin d’y répartir l’encre uniformément et en quantité appropriée. On encre ensuite les matrices en passant le rouleau pour y transférer l’encre. Puis on place la matrice sur la presse et on y positionne le papier au bon endroit à l’aide de marques de repérage. Ce processus est répété consciencieusement pour chaque épreuve de l’édition.
L’avantage de la presse Vandercook, c’est que l’encrage se fait presque automatiquement grâce à une cascade de rouleaux intégrés à même la presse et activés électriquement. Il suffit d’ajouter un peu d’encre sur les rouleaux à chaque dizaine d’épreuves, environ, ce qui à l’époque, permettait une productivité absolument révolutionnaire. Un dispositif permet également de positionner le papier et les matrices de façon très précise et uniforme pour chaque épreuve, réduisant ainsi les erreurs qui pourraient compromettre la production.
C’est donc grâce à cette machine fabuleuse mais aujourd’hui reléguée au rang d’équipement artisanal que j’imprimerai toutes les combinaisons possibles et imaginables de mes 25 matrices gravées, avec les trois couleurs primaires superposées dans l’ordre suivant : jaune, magenta et cyan.
Je n’ai pas le choix de m’ériger un tel système pour générer les combinaisons. Aussi électrique qu’elle soit, ce n’est pas la presse qui prendra les décisions à ma place pour savoir si telle image se superposera à telle autre; cette production ne peut se faire dans le chaos.
Le hic, c’est qu’avant de venir ici, j’ai omis de calculer l’étendue des possibilités de combinaisons selon le système sus-mentionné : le nombre s’élève à 15 625. Avec un rouleau du papier que j’utilise (19,15$ avec les taxes), je peux me couper en moyenne 250 feuilles. Ça veut dire que j’aurais besoin de 62 rouleaux et demi de papier pour mener à bien ce projet, ce qui me coûterait au bas mot 1206,45$ en papier seulement pour réaliser mon projet. Et puis ça fait trois jours que je coupe du papier; je suis tout juste rendue à 1 250 feuilles.
Alors je me dis que je devrais peut-être éliminer certaines combinaisons. Celles où la même matrice revient plus d’une fois, par exemple. Mais encore là, le nombre de combinaisons est réduit seulement à 12 167, ce qui se traduit par une facture de 932$ en papier. C’est encore beaucoup trop pour mon petit portefeuille d’artiste.
Je commence à me questionner sur l’intérêt de mon projet. Est-ce que la qualité passe par la quantité? Est-ce que la valeur de l’idée se mesure à sa concrétisation? Je me demande s’il est important de savoir si j’ai, oui ou non, imprimé toutes les combinaisons possibles de matrices? Si je ne les imprime pas toutes, est-ce que ce projet restera intéressant? Cette expérience commence à prendre l’allure d’un projet de recherche pour la chaire d’études André Serouille. Pour exposer l’ensemble des combinaisons possibles, il me faudrait le musée d’art contemporain au complet. Impossible pour l’instant. Si je présente le projet dans un lieu de diffusion plus modeste, je n’aurai donc pas d’autre choix que d’en présenter une fraction seulement. Dans ce cas, il serait inutile d’imprimer toutes ces épreuves supplémentaires pour rien. Devrais-je faire semblant, tout de même, de l’avoir fait, ou devrais-je prétendre que la poursuite elle-même d’un but presque impossible à atteindre est une fin en soi, une sorte d’affirmation de l’absurdité de la condition humaine?
Ces problématiques m’amènent à réfléchir au Front d’action stupide et de son absence quasi-totale d’action. La préparation au voyage vers Mars, par exemple, ne prendrait-elle pas tout son sens que si l’on se préparait à y aller vraiment?
Rarement mon quotidien n’a été aussi mal vécu et peut-être n’a-t-il jamais été aussi propice à l’écriture de Cool is Class War. En fait, j’en écris continuellement dans ma tête et des bons, des très bons mêmes : des histoires d’une tristesse inouie, mais regorgeant d’improbables péripéties, de ces récits où on pleure en riant, où on se rit de la vie pour moins souffrir. Pourtant, ils restent dans ma tête, bien à l’abri entre les plaques de ma boîte crânienne. Souvent, je me frappe l’os frontal et me gratte le pariétal, me disant : mais cela renferme du Grand Art, les articles du FAS que vous avez toujours voulu lire, le quotidien le plus délirant qui soit. Je n’enfonce pas pour autant mes doigts entre mes fontanelles pour m’ouvrir le crâne à deux mains et en extraire ces histoires. Elles concernent des choses qui m’importent beaucoup trop et une personne qui a vraiment trop d’importance pour l’affubler d’un pseudonyme et étaler sa vie privée, même fictionnalisée, au grand jour. Je ne sais pas. Quelque chose s’est brisé. Soudain, je me méfie de l’ironie.
L*, 11 ans, porte un T-shirt sur lequel est écrit : « Video games ruined my life. Good thing I have two extra lives. » Après une petite remarque amusée de ma part, L* me confie d’un air songeur : « Si j’avais trois vies, je gaspillerais la première à jouer à des jeux vidéos. La deuxième, je la dédierais à ma carrière, et la troisième, à faire la révolution. »
Comme vous le savez sans doute, je suis un grand sentimental. Plus souvent qu’à mon tour, il m’arrive de songer à mon enfance, à sa duveteuse insouciance, à son ennui lancinant et à l’ingéniosité Munchauserienne qu’il fallait pour s’en extirper. À cette époque, je pratiquais l’horticulture comme hobby et j’entretenais une grande variété de plantes vivaces, disposées sur un grand rocher situé à l’orée du petit boisé qui délimitait notre terrain. Cette « rocaille », comme je l’appelais dans ma pompe Louis XV, était le terrain d’expérimentation botanique idéal, car il s’y trouvait une bonne variété de sols, du sablonneux à l’organique, et divers degrés d’ensoleillement. J’y ai consacré des heures incalculables, au fil des ans, retournant la terre, repoussant la mauvaise herbe, érigeant des remparts d’ardoise, transplantant chaque année de nouvelles variétés achetées ou volées aux voisins.
Cette rocaille fit ma gloire comme ma déchéance. Parvenu à un âge ingrat, je l’abandonnai entièrement à la nature, ne m’y rendant que pour y signer mon mépris de la flore. Les quelques plants très rustiques qui y survivaient, à moitié étouffés, y déployaient péniblement leurs rares petites fleurs, m’adressant un reproche unanime. Je demeurai insensible à leurs plaintes odoriférantes, leur accordant cependant, magnanime, de ne pas les exterminer avec la tondeuse à gazon.
***
Mais cet abandon cruel n’avait-il pas, lui aussi, un caractère expérimental? Je me rappelle de quelques-unes des plantes que j’y ai vu pousser avant de quitter le nid familial. Des bouquets sans fleurs aux feuilles grasses, des épis semblables au salicaire, mais rouges, des pensées dispersées ça et là, mais surtout, un grand pied d’alouette (delphinium elatum) que j’avais transplanté au tout début et qui subsistait, impassible et magnifique, se fichant de moi comme je me fichais de lui.
C’est en songeant à ses fières hallebardes et à leur barbe mauve et touffue que je fus pris de l’envie d’en transplanter à nouveau dans mon modeste lopin de terre, à M*, il y a trois ans de cela. Depuis, et malgré le manque d’ensoleillement, il n’a pas manqué de fleurir à chaque année, jusqu’à ce qu’il fasse, au printemps dernier, sa première véritable démonstration de puissance. Après une timide percée en mai, sept petites hampes se sont graduellement enorgueillies en juin et une poussée fulgurante à la deuxième semaine du mois produisit de grands épis bulbeux, dont quatre ont éclos au solstice d’été. De mon bureau, je pouvais voir les passants s’arrêter, émerveillés par leur beauté étiolée tenant à quelques ficelles. Je pus constater des premières loges son magnétisme auprès la gente féminine. J’ai même vu un couple s’arrêter tout net devant et commencer à se frencher, tandis que j’essayais de m’éclipser derrière l’écran de mon ordinateur.
Mais à la St-Jean il a plu, ce qui a fait s’affaisser les quatre tiges sous le poids des fleurs mouillées. Je les ai donc coupées et mises dans un vase sur la table de la cuisine. Quétaine jusqu’au bout. Trois autres subsistaient sur le plant, dont deux assez considérables pour susciter une nouvelle vague d’admiration et de nouveaux tripotages.
Elles s’affaissaient bientôt. Cette fois, au lieu de les mettre dans un vase, je décidai de les laisser là, jugeant que je pourrais les conserver plus facilement jusqu’au premier juillet, date à laquelle ma nouvelle coloc Russe devait emménager. Placées dans la cuisine, elles feraient bon accueil.
***
Une foule de symboles et d’usages se rattachent au monde floral dans chaque culture, et les Russes n’y font pas exception. À la date prévue, E* vint faire une visite de sa chambre. Tandis que nous discutions de bouddhisme, de St-Pétersbourg et de films réalistes, elle porta mon attention sur le vase et me demanda s’il était survenu quelque malheur dans ma famille. Surpris, je m’enquis de ce qui l’induisait à penser une telle chose. Elle m’informa de la coutume de son pays qui veut que l’on offre un bouquet constitué d’un nombre de fleur pair à un proche dans le deuil, et impair dans les circonstances joyeuses ou romantiques. Le mien était composé des deux épis que j’avais conservés la tête en bas dans mon jardin. Elle croyait donc à la perte d’un proche. Amusé, je lui assurai qu’il n’en était rien.
Tombe un perce-oreille (forficula auricularia) du bouquet. Surpris et un peu dégoûté, je m’efforce d’insister sur la caractère inoffensif de cette petite bête, pour ne pas alarmer E*, en robe et talons hauts, tandis que je cherche une guenille pour m’en débarrasser. À peine ai-je le temps d’écrapoutir la bibitte que j’en vois une autre choir sur la table et se mettre à persévérer dans son existence. Décidément, elles se sont données rendez-vous! Il va me falloir une tapette à mouche, n’est-ce pas, et comme je me dirige vers l’endroit où je range cet indispensable outil, j’entends ma compagne s’écrier « Gospadi! Ikh niéckolka! » (oh mon Dieu, y’en a foule!). Et de me retourner pour constater qu’en effet, le fine-lame de la tapette que je suis risque fort de se retrouver impuissant devant le nombre. Ainsi donc, le charme opère même sur ces bestioles, qui s’y rassemblent en lek pour faire leurs saletés! En voilà une autre qui dégringole sur la table. Sur insistance de mon amie, je me résous à tout jeter dehors, heureux qu’elle ne se soit pas enfuie en courant et en criant.
Redoublant d’artifices oratoires, je parvins à lui faire oublier cet événement horrifiant et étrange. Elle repartit en me laissant le loyer; j’avais passé le test.
***
Dehors, il ne reste plus qu’une seule tige en fleur sur ce plant, modeste, mais jolie. Elle ne suscite plus d’envie ni d’élans amoureux. La regardant de mon bureau par la fenêtre, je me fais penser à Ray Bradbury, trouvant dans mon mobilier des prétextes à raconter des histoires de bonnes femmes.