Comme vous le savez sans doute, je suis un grand sentimental. Plus souvent qu’à mon tour, il m’arrive de songer à mon enfance, à sa duveteuse insouciance, à son ennui lancinant et à l’ingéniosité Munchauserienne qu’il fallait pour s’en extirper. À cette époque, je pratiquais l’horticulture comme hobby et j’entretenais une grande variété de plantes vivaces, disposées sur un grand rocher situé à l’orée du petit boisé qui délimitait notre terrain. Cette « rocaille », comme je l’appelais dans ma pompe Louis XV, était le terrain d’expérimentation botanique idéal, car il s’y trouvait une bonne variété de sols, du sablonneux à l’organique, et divers degrés d’ensoleillement. J’y ai consacré des heures incalculables, au fil des ans, retournant la terre, repoussant la mauvaise herbe, érigeant des remparts d’ardoise, transplantant chaque année de nouvelles variétés achetées ou volées aux voisins.
Cette rocaille fit ma gloire comme ma déchéance. Parvenu à un âge ingrat, je l’abandonnai entièrement à la nature, ne m’y rendant que pour y signer mon mépris de la flore. Les quelques plants très rustiques qui y survivaient, à moitié étouffés, y déployaient péniblement leurs rares petites fleurs, m’adressant un reproche unanime. Je demeurai insensible à leurs plaintes odoriférantes, leur accordant cependant, magnanime, de ne pas les exterminer avec la tondeuse à gazon.
***
Mais cet abandon cruel n’avait-il pas, lui aussi, un caractère expérimental? Je me rappelle de quelques-unes des plantes que j’y ai vu pousser avant de quitter le nid familial. Des bouquets sans fleurs aux feuilles grasses, des épis semblables au salicaire, mais rouges, des pensées dispersées ça et là, mais surtout, un grand pied d’alouette (delphinium elatum) que j’avais transplanté au tout début et qui subsistait, impassible et magnifique, se fichant de moi comme je me fichais de lui.
C’est en songeant à ses fières hallebardes et à leur barbe mauve et touffue que je fus pris de l’envie d’en transplanter à nouveau dans mon modeste lopin de terre, à M*, il y a trois ans de cela. Depuis, et malgré le manque d’ensoleillement, il n’a pas manqué de fleurir à chaque année, jusqu’à ce qu’il fasse, au printemps dernier, sa première véritable démonstration de puissance. Après une timide percée en mai, sept petites hampes se sont graduellement enorgueillies en juin et une poussée fulgurante à la deuxième semaine du mois produisit de grands épis bulbeux, dont quatre ont éclos au solstice d’été. De mon bureau, je pouvais voir les passants s’arrêter, émerveillés par leur beauté étiolée tenant à quelques ficelles. Je pus constater des premières loges son magnétisme auprès la gente féminine. J’ai même vu un couple s’arrêter tout net devant et commencer à se frencher, tandis que j’essayais de m’éclipser derrière l’écran de mon ordinateur.
Mais à la St-Jean il a plu, ce qui a fait s’affaisser les quatre tiges sous le poids des fleurs mouillées. Je les ai donc coupées et mises dans un vase sur la table de la cuisine. Quétaine jusqu’au bout. Trois autres subsistaient sur le plant, dont deux assez considérables pour susciter une nouvelle vague d’admiration et de nouveaux tripotages.
Elles s’affaissaient bientôt. Cette fois, au lieu de les mettre dans un vase, je décidai de les laisser là, jugeant que je pourrais les conserver plus facilement jusqu’au premier juillet, date à laquelle ma nouvelle coloc Russe devait emménager. Placées dans la cuisine, elles feraient bon accueil.
***
Une foule de symboles et d’usages se rattachent au monde floral dans chaque culture, et les Russes n’y font pas exception. À la date prévue, E* vint faire une visite de sa chambre. Tandis que nous discutions de bouddhisme, de St-Pétersbourg et de films réalistes, elle porta mon attention sur le vase et me demanda s’il était survenu quelque malheur dans ma famille. Surpris, je m’enquis de ce qui l’induisait à penser une telle chose. Elle m’informa de la coutume de son pays qui veut que l’on offre un bouquet constitué d’un nombre de fleur pair à un proche dans le deuil, et impair dans les circonstances joyeuses ou romantiques. Le mien était composé des deux épis que j’avais conservés la tête en bas dans mon jardin. Elle croyait donc à la perte d’un proche. Amusé, je lui assurai qu’il n’en était rien.
Tombe un perce-oreille (forficula auricularia) du bouquet. Surpris et un peu dégoûté, je m’efforce d’insister sur la caractère inoffensif de cette petite bête, pour ne pas alarmer E*, en robe et talons hauts, tandis que je cherche une guenille pour m’en débarrasser. À peine ai-je le temps d’écrapoutir la bibitte que j’en vois une autre choir sur la table et se mettre à persévérer dans son existence. Décidément, elles se sont données rendez-vous! Il va me falloir une tapette à mouche, n’est-ce pas, et comme je me dirige vers l’endroit où je range cet indispensable outil, j’entends ma compagne s’écrier « Gospadi! Ikh niéckolka! » (oh mon Dieu, y’en a foule!). Et de me retourner pour constater qu’en effet, le fine-lame de la tapette que je suis risque fort de se retrouver impuissant devant le nombre. Ainsi donc, le charme opère même sur ces bestioles, qui s’y rassemblent en lek pour faire leurs saletés! En voilà une autre qui dégringole sur la table. Sur insistance de mon amie, je me résous à tout jeter dehors, heureux qu’elle ne se soit pas enfuie en courant et en criant.
Redoublant d’artifices oratoires, je parvins à lui faire oublier cet événement horrifiant et étrange. Elle repartit en me laissant le loyer; j’avais passé le test.
***
Dehors, il ne reste plus qu’une seule tige en fleur sur ce plant, modeste, mais jolie. Elle ne suscite plus d’envie ni d’élans amoureux. La regardant de mon bureau par la fenêtre, je me fais penser à Ray Bradbury, trouvant dans mon mobilier des prétextes à raconter des histoires de bonnes femmes.
Le dimanche 13 juin à 15h se tiendra un happening participatif sur la piste cyclable le long de la voie ferrée (au niveau de la rue de Gaspé) afin de faire pression sur la ville et le CN pour qu’ils construisent des passages pour vélos et piétons entre le Mile-End et Rosemont. Il s’agit d’une opportunité d’action pour le FAS, déjà engagé dans l’exploration et la conceptualisation de ce sanctuaire-viaduc. Répondons à l’appel de mobilisation et profitons-en pour investir les lieux de notre presse offset, afin de distribuer de la propagande pro-fassienne et pro-sentiers conatifs (desire paths). Puis, faisons dérailler un train et lâchons les bestiaux dans la ville!

Continent de plastique, polymère atoll
Golfe persique et du Mexique
Rutilants de sombre opal, pétrole
Laque des eaux toxiques
Marre du fioul, des plottes à gaz
Le kérosène jouissant des bas-fonds
Sucé sous les nappes – extase
Souille de sa nocturne pollution
Là un pélican d’envergure
Que le poids courbature
Couvert de mazout
De son goitre en entonnoir
Contre les séraphins noirs
Sors un cri qui dégoute
[Par Ensemble de chaises à]
Le précariat triomphant
Les samares me smashent dans face
Une épidémie de bronzage
Frappe au Jean Coutu
On ne sait toujours pas où en est l’affaire entre Hilton et Perelman. On était habitué à voir ce dernier songeur, appuyé contre une porte du métro, désarmé par la beauté d’une formule, indolent et insouciant. Mais voilà que la célébrité le poursuit et que des paparazzi le harcèlent même dans son quotidien le plus banal. Y a-t-il une limite à l’emprise des médias sur la vie privée?
Pendant ce temps, Paris multiplie les appels, adressés selon toute vraisemblance à sa nouvelle amie, Lady Gaga, qui semble jouer le rôle d’entremetteuse dans cette affaire. Le conversation est toujours rapide et entrecoupée de « hihi » et de haussements d’épaules.
02/10. Des tests, des batteries de tests. Dès cinq heures, je m’éveille. Le protocole de mise à l’épreuve d’un l’oligonucléotide expérimental s’enclenche aussitôt. Celui-ci a été élaboré afin d’éviter l’embonpoint de l’espace, trop fréquent dans ces modules exigus, où l’activité physique est limitée. On me colle tout d’abord des électrodes, 9 en tout, sur les chevilles, les bras et la poitrine. Puis, sous l’oeil imperturbable du docteur A. R. L*, des auxiliaires me piquent dans les bras, les cuisses, sur les flancs et sous l’ombilic, soit pour m’injecter le sérum — ou le placebo, je l’ignore et les auxiliaires également. Je dois ensuite demeurer immobile, en position semi-inclinée, pendant six heures, sans manger ni boire. À chaque demie-heure, un prélèvement sanguin est effectué à partir d’un cathéter inséré dans mon bras. Enfin, on inspecte les sites d’injection. Une infirmière me palpe, notant la moindre induration.
- Это больно?
- Нет, не больно.
Ensuite, le premier repas du jour. Les portions sont calibrées en fonction de mon indice de masse corporelle. Interdiction de partager. Je porte un bracelet muni d’une puce magnétique me permettant de me déplacer dans le laboratoire, soit pour aller à la toilette, soit pour aller au salon, mais il est impossible de quitter le bâtiment, même pour une courte marche dans l’enceinte. Je dois me satisfaire des rayons obliques qui entrent par la fenêtre du salon. La seule chose à faire, pour passer le temps, est de se familiariser avec l’équipage. Par exemple, il y a ce Roumain, S*, qui tient absolument à me faire connaître Miles Davis. Pour moi, il représente un curieux mélange de virilité latine et de brusquerie slave. Il ne croit pas à la notion de degré. Jusqu’ici, j’ai réussi à l’éviter en me réfugiant auprès d’un Britannique amateur de films d’espionnage de série B, mais ce dernier a été transféré dans une autre équipe. Il a donc fallu que je fasse la conversation avec le Roumain, qui à vrai dire, ressemblait davantage à un interrogatoire prenant rapidement des proportions métaphysiques. Il insistait pour que je lui dise la vérité sur tout. Lassé, je lui ai demandé « what is truth ? » Il m’a alors répondu « Truth is what we think ».
09/10. En faisant des tests, les psychologues ont découvert chez moi une nouvelle forme de synesthésie, qu’ils nomment la synesthésie du touché miroir. Lorsque je vois quelqu’un se blesser, je ressens de la douleur au même endroit. Ce n’est pas de l’empathie, mais une réaction instantanée et pour ainsi dire mécanique de mon cerveau, due à l’élagage atypique des connections synaptiques de ma circonvolution fusiforme. Rien de particulièrement inquiétant, mais les médecins ne peuvent s’empêcher de vous faire sentir que la moindre anomalie pourrait compromettre votre départ: « nous allons nous consulter ». S’il savaient que je me fiche de leur programme! Car en effet, vous le savez, j’ai décidé d’aller sur Mars par mes propres moyens.
13/10. Test de la cabine de pilotage avec L*, la copilote. Française, elle a l’hypertrophie du jugement. Du coup, elle me tape. « Elle est un peu petite, cette carlingue, non ? » Et aussi « ça me saoule tous ces boutons », ou encore « tu comptes vraiment apporter ce chat dans l’espace ? » Mais il faut bien admettre qu’elle a un sens de l’orientation à toute épreuve : que le vaisseau se mette à virevolter dans tous les sens, elle ne perdra pas de vue son sextoy.
19/10. C’est mardi, le temps est frais, mais ensoleillé. L’air est léger et la vue, dans cette plaine Sibérienne, porte à l’infini. Premier exercice d’apesanteur en vol parabolique. Étrangement, ce qui s’annonçait comme un exercice de familiarisation s’est avéré être une curieuse expérience d’aliénation somatique. Alors que nous commencions à léviter, j’ai senti un fort vertige, qui s’est rapidement résorbé. Mais, pendant environ 20 secondes, je me suis mis à voir derrière moi… comme si j’avais pivoté à 180 degrés, mais sans bouger! Je pouvais voir L* jubiler en se voyant flotter dans la soute. Je n’en ai pas parlé aux médecins, ni à L* d’ailleurs. J’ai passé la soirée à écouter des documentaires sur le paranormal, seul dans mon appartement de Chtchiolkovo.
Je ne sais pas ce qui m’attend dans les prochains jours. Peut-être la centrifugeuse, peut-être le confinement ou la piscine. J’ai entendu dire que les Russes suivaient un entraînement commando; ça ne sera pas une sinécure. Bah! Après tout, ce sera comme les scouts. On mangera des conserves gelées et, dans le pire des cas, j’y laisserai un orteil ou deux.

Vendredi, je suis passé voir une projection « spécial sexe » présenté par le Douteux.org au pub Brouhaha dans Rosemont. Un des nombreux faits saillants (ce fut trois heures de faits saillants) m’a semblé être le vidéo montrant un groupe d’Africains qui se font une petite partouse en forêt. Sauf qu’ils sont entièrement peints en bleu cobalt et portent des bonnets blancs, à l’exception de l’un d’eux qui porte un bonnet rouge et une barbe blanche. Ils s’enfilent à tour de rôle une femme avec une perruque blonde sous son bonnet, tout en fredonnant « la la la schtroumpf la-la. »
Merci B* de m’avoir fournit une expression servant à chapeauter l’impression que j’ai reçu de ma journée d’hier. Une des raisons qui font que la méthode est si difficile à acquérir est peut-être le fait que l’on sait pertinemment qu’il est possible de parvenir à des résultats sans trop s’en soucier. Parfois, cela semble même être une condition de succès.
Je suis parvenu à faire tout ce que j’avais à faire, en obtenant, pour chacune de mes tâches, un succès largement au-dessus de mes attentes, mais en suivant une démarche digne de M. Magoo. Le haut point de ce carnaval de la mitaine et de la logique floue a été le succulent poulet au cari que je me suis mitonné pour souper, qui s’annonçait dès le départ comme un désastre culinaire laissant ma cuisine dans les brumes des Nibelungen. Je vous épargne le récit des événements, car il n’y a pas de quoi se vanter. Tout semblait réussir malgré moi.
Que sait-on des sauces, et des effets?
Assis sur le rebord de mon lit, les mains devant le visage, je sanglote. Ma blessure est sans rémission, ma vie sans espoir, mon trouble sans accalmie. Ma plainte, si c’en est une, n’est perçue que de mon chat. Mes larmes ne mouillent que mes mains, cette lande stérile. Mes tremblements ne dissipent pas ma contrition; ma contrition ne jugule pas mes tremblements. Ma gorge est un noeud que je voudrais trancher d’un coup de dague. Je suis seul – ô combien triste et absolument seul – depuis des mois, des années, prisonnier d’un circuit dérisoire, passant par autant de tâches ingrates, saugrenues, inutiles. Je me bats, mais la lutte est vaine, je me rends et la guerre continue. Je suis tué et fragmenté. Je suis un gouffre de désespoir, un trou noir d’albédo zéro, et mon horizon est là où s’engouffrent les dernières lueurs.
La lumière est une onde
Comme ta chevelure blonde
Ou une particule
Comme tes yeux minuscules?
Las! Las! Las! Je ne me repais plus des lendemains qui chantent, car ils chantent tous faux! Tout m’est insupportable, abject, toxique. En un mot, c’est novembre.
Notre tout dernier Fascicule du FAS, 10e de sa lignée. Nouveau look, nouvelle formule, même combat pour un quotidien délirant!
my sity is not far from Moscow.In USSR times,my sity was a close city(military),because this is a lot of military factory
- Dmitriy Boytsov
Rien de tel qu’un rôti de palettes avec des patates pilées. Je l’aime bien sur-cuit, presque carbonisé, avec des carottes et des navets qui mijotent dans son jus. Ce soir, je reste chez nous à péter.
Aujourd’hui, il m’est arrivé quelque chose de passablement délirant : je me suis fait embaucher comme scribe sur la rue.
J’allais rapporter mes bouquins à la BnQ, et en me cherchant un poteau pour ma bécane, j’ai croisé un vieux type – chapka, vareuse, un porte-document tout déchiré à la main – qui poussait comme moi son vélo entre les arbres, incapable de trouver une place vacante. « C’est-y pas une misère », qu’il me dit, et moi, croyant qu’il plaisantait en parlant du manque de rack à bécyk, je répartis ironiquement « Oui, tous les jours ». Mais le voilà qu’il se lance dans une tirade sur l’impossibilité d’obtenir sa carte du Parti Q*, et moi, par politesse, je n’ai d’autre choix que de lui offrir mon empathie, ayant déjà entamé la conversation. Il a une drôle de tête, et un drôle d’accent, pour un nationaliste; quand il prononce le mot « pays », ça sonne exactement comme si c’était G* V* qui parlait, qui chantait même, avec son acceso bien à lui. Toujours est-il qu’il réussi à m’enrôler dans une histoire de retranscription de documents, sans lesquels il lui sera impossible d’obtenir sa carte. On lui a dit, au bureau du parti, qu’il pourrait trouver un étudiant à la bibliothèque pour faire cela.
Je ne peux déjà plus le planter là. Je vais l’aider à trouver son… eh! Mais je peux faire ça, moi! Montrez-moi votre document (deux demi-pages, l’affaire d’une demie-heure). J’en demande vingt, ce qui est encore dix dollars de moins que le prix qu’on lui avait indiqué.
J’ai eu un mal fou avec les imprimantes de la BnQ, alors j’ai proposé d’aller à l’UQAM. C’était sur mon chemin. Mais ce ne fut pas de tout repos : le vieux, sans doute un peu sourd, parlait à tue-tête dans la bibliothèque. Ses papiers n’avaient rien à voir avec la politique. Il s’agissait de documents à faire parvenir à un avocat pour une affaire de succession d’une maison et d’une terre en Pologne. Il se disait maréchal ferrant, ce qui, je suppose, faisait de moi un scribe travaillant pour le compte la petit noblesse polonaise. Et même si la situation n’avait ni queue ni tête (à part peut-être celles de ses neufs chats, mais c’est une autre histoire), j’avoue que je commençais à y prendre goût. Les documents à retranscrire, écris dans un français approximatif, débitaient je ne sais quel charabia à propos de Fedex, de naturalisation, et de l’homme qui plantait des arbres. Le destin? Le voilà! Je n’ai pas pu m’empêcher de partager mon expérience de planteur, ce qui l’a entraîné à me parler des cerisiers qu’il avait planté sur sa terre. Mais qu’est-ce qu’il en a fallu du temps pour qu’un ordinateur se libère! Enfin, j’ai pu faire le travail et toucher mon pécule (je l’avais déjà reçu, mais je lui avait redonné, parce que c’eut été tellement facile de se pousser en courant, que cette idée en était venu à m’agacer). Ce à quoi il ajouta un billet de loto, prenant soin de me rappeler combien tout ceci était le destin, et combien les vétérinaires étaient tous des escrocs, etc.
Et que D* vous bénisse, m’a-t-il dit en me quittant.
Avec l’argent, je me suis payé un repas de saumon que je digère tranquillement. Et si je gagne le million, je ne dirai plus, avec Quine, que la loto est une taxe à la bêtise. Je rachèterai cette maison, sise dans la campagne polonaise. Les soirs d’automne, je me couvrirai de mon chapka en zibeline, et, me rapprochant du foyer en faïence, je contemplerai la cerisaie par la fenêtre.

Intoxicated Press étant toujours en lock-out, le reporter Herby Stup donne désormais dans le journalisme citoyen.
Binerie Mont-Royal – Un groupuscule révolutionnaire a investi un échafaudage situé en amont du Fameux Viande Fumée et Charcuterie, dimanche soir. Masqués de mousses carrées, ils ont également placardé les murs avoisinants d’affiches. Ils ont ensuite distribué des tracts. Du haut de la structure d’acier, ils se sont mis à scander, au moyen d’un mégaphone, un manifeste proclamant leur objectif de manière non-équivoque : « le FAS vaincra ! »
Je retire lentement le vélo du support
Et l’enfourche, mains sur le guidon
Roulant déjà, car de prime à bord
Je n’ai rien à faire dans cet endroit bidon
Je vois que sur moi recule une voiture
Prestement, m’aplatissant presque
Je souffle un mot contre sa voilure
Un petit «hep» poussé par réflexe
Mais le chauffard, sûr de son droit
Me fait bravade dans son miroir
Gaiment, je lui montre un doigt
Reprenant aussitôt ma trajectoire
Le voilà qui m’invective, tant
Et si bien, que je me retourne;
Il n’en fallait pas tant
Pour qu’il sorte de sa minoune
Il s’approche, résolu à m’affronter
Aussitôt qu’il m’atteint, me pousse
Et moi je riposte, effronté
Bien loin d’en vouloir à cette gousse
Et vlan! et re-vlan, c’était donc ça
Que tu voulais, me frapper
Depuis le départ, et en-deçà
De ma mâchoire un brin disloquée
Le voilà qui se retourne, penaud
Croyant m’avoir fait comprendre
Mais je ne laisserai pas le salaud
Sans la monnaie de sa pièce, lui rendre
Entre-temps une fille en courant
Se pointe, qui m’enjoint à déguerpir
Mais j’ai encore un argument
En entre-met à lui servir
Mon pied visite son arrière-train
Violemment; voilà sa pitance
Cela me coûte encore quelques pains
Que je déguste en silence
Las! C’en est assez, allons-nous-en
Je n’y suis pas pour apprendre aux voyous
Le code de la route, et ces enfants
Savent mieux que moi porter les coups
Je reprends ma bécane, toujours calme
Et je repars tranquillement, vers
Un endroit plus poli, un coin plus alme
Pour mettre à l’endroit, cette histoire en vers.
« Je cours rarement, mais, lorsque je cours, je cours si vite que le ciel devient rouge. »
- Mysterious
Ce matin à la ligne de départ sur le pont J*-C*, je m’échauffe et je visualise ma victoire. J’ai 42 kilomètres et des poussières à parcourir dans les rues de M*, avant de faire mon entrée triomphale dans le Stade. Ce n’est pas une mince affaire. Voilà plusieurs mois que je m’astreins à une diète contrôlée, que je mesure mes mensurations et mes calories chaque jour, que je parcours des distances incommensurables, n’allant nulle part, ayant pour seul fin d’endurcir mes muscles et d’augmenter mon volume respiratoire. Et aujourd’hui, jour J, je suis un homme d’acier. Je vaux un million de dollars. J’ai une dégaine d’enfer, avec mes yeux perçants surplombant l’épreuve, portés sur ma destination que je peux voir au-delà des parapets, par-delà le fleuve et les grattes-ciels. Le Stade. Bientôt le signal du départ est donné, après une allocution du maire dont je ne saisis que cette question angoissée : « où sont nos élites ? » Question grave dont je me fais aussitôt l’écho, mais je ne recueille de cet appel qu’un sourire discret de ce journaliste de R.-C., qui est descendu de la colline parlementaire pour venir faire quelques foulées dans les rues.
Départ. Aussitôt, les Kenyans et autres Maghrébins disparaissent. Maintenant, c’est entre moi et la chaussée. Combat à finir contre les crampes musculaires, les points de côté, les douleurs articulaires, la fatigue. Le trajet n’a pas changé depuis trois ans, le circuit G*-V* est toujours aussi plat, le pont de la C* est toujours aussi moche ; toujours aussi surréalistes sont les rues désertes du quartier St-A*, avec ces gens d’affaire aux regards indolents qui sirotent leur café sur les terrasses illuminées par les rayons obliques du matin. Plus loin, St-C*, avec ses bums affalés dans les cadres de portes, puis le demi-parcours. Ouch. J’aurais pas dû partir sur la brosse l’avant-veille. N’empêche, mes jambes tiennent le coup, et c’est heureux, car voilà la Bibliothèque Nationale et la redoutable côte B* — malheureusement, il n’y a pas de groupe pour nous jouer des standards de Dixieland cette année. Parc L*, des arbres, de l’ombre, du vent. Le plus dur s’en vient: le quartier du P*, avec tous ses faux-plats, ses faux-mets, ses faux-jetons. Rue St-L*, j’entre en léthargie. J’ai trop mal partout pour être nulle part précisément, et surtout dans mon corps, alors je tente de me transporter ailleurs; dans les vitrines de cette boutique, dans le bruit des sifflets d’encouragement, dans le petit cul de course de cette jolie marathonienne qui m’a devancé, mais que je vais rattraper et dépasser plus loin, une fois que je me serai réveillé, passé le 32K. Elle s’est arrêtée, épuisée, alors je lui glisse un mot d’encouragement et j’accélère, parce que, contrairement aux années précédentes, j’ai compris qu’il fallait garder son énergie pour la fin. Et la fin, elle approche, presque 4 K à faire sur R*, puis la satanée côte P* IX, cette chienne, et là, très vite, on le sent, on est magnétisé par lui, ce grand Stade, cette soucoupe volante mal déguisée, ce grand temple de l’esprit sportif. Projecteurs. Musique. Foule en liesse. 42 K. Plus que 125 mètres, les magiques, les forcenés, les incorporels, avant la ligne d’arrivée.
Bip!
Je touche au ciel. Une jeune fillette m’accroche une médaille au coup, une autre me tend une bouteille d’eau. Je ne demande rien d’autre, j’ai tout donné, je rentre chez moi sans cérémonie.
Voilà sans doute une grande action stupide, mais j’aurai gagné une chose qui n’a pas de prix : un bronzage.
Aujourd’hui, dans un magasin de bobettes.
[la vendeuse, une vieille alpha cochonne] : celles-là sont en spécial, deux pour trois.
[moi] : ok. Le tissu a l’air confortable…
[la VAC] : sont faites en bambou
[moi] : ok. je vais les essayer *par dessus mes sous-vêtements*
- Plus tard, en sortant
[La VAC] : au revoir, et prenez soin de votre bambou
[Moi] : heuAheuAheueAh…
Des scientifiques se sont rendus aux confins des océans pour visiter le continent de plastique. L’Atlantide serait-il un polymère?
http://news.bbc.co.uk/2/hi/science/nature/8225125.stm
(crédits : Sire D’Oneilles)
Le quotidien délirant est souvent trop fugace. Les événements que relate cette chronique sont déjà pâlis dans ma mémoire, cette traîtresse.
Aujourd’hui, j’ai dû me rendre à L* afin d’escorter un patient de l’hôpital C.-l.-M. à la court municipale. Une opération de routine, m’a dit le répartiteur au téléphone. Comme il ne m’en a pas dit davantage, j’ai fais d’imposants préparatifs, emportant un livre, une bd, un lunch, mon baladeur, un appareil photo et un carnet de notes. On ne sait jamais, surtout quand on sait que dalle.
Je me suis ensuite rendu à l’hôpital de L*. Aucun plan ne résiste à la première minute d’une bataille, a dit l’un. D’abord, on me demande de laisser toutes mes affaires au bureau, puis on me file une radio et des instructions. Nous sommes, un vieux Marseillais et moi, l’unité 161. Nous allons nous déplacer en taxi avec le patient. Nous devons rapporter chaque départ et chaque arrivée, en plus des éventuels incidents de parcours. Ne reste plus qu’à faire connaissance.
On se rend à l’aile psychiatrique. Attente. On discute de mesures de sécurité. L’individu est « à risque », c’est-à-dire qu’il peut tenter de s’évader ou devenir agressif. Je signifie clairement à l’officier que, si le patient s’énerve un peu trop, ce n’est pas moi qui va risquer mes montures. Ce dernier arrive enfin, vêtu de son habit du dimanche : complet-veston rayé, chemise jaune serin et noeud-papillon. Un haïtien dans la cinquantaine. Je repère immédiatement une araignée au plafond dans ses manières un peu trop solennelles. Il insiste pour que nous lui passions les menottes. L’officier l’informe que, malheureusement, nous ne pouvons satisfaire à sa requête, car ici, « nous prônons la communication ». Mais je n’ai pas vraiment envie de jaser, alors je prends « toutes les précautions nécessaires », c’est-à-dire que je joue l’agent carcéral d’opérette.
On prend un taxi. Chauffeur haïtien. Ils commencent à discuter en Créole, et je perds rapidement le fil de la conversation, à l’exception de quelques bribes en référence à « Jésus-Christ » et au « Zen ». M* (c’est le patient), répète sans cesse qu’il est un descendant du roi Salomon et qu’il est un El Shaddaï. Il est question d’une couleur aussi, une variété de bleu — était-ce turquoise? cobalt? — j’ai oublié. Durant l’échange, le chauffeur s’enflamme et lâche le volant : je dois le ramener à l’ordre.
Nous parvenons au palais de justice. J’accompagne le patient jusqu’au bureau d’une avocate, qui souhaite avoir un entretient avec lui et son fils, déjà présent. L’attente n’est pas trop longue. Je n’ai pas le temps d’aller à la salle de bains qu’à mon retour, tout le monde s’est engouffré dans la salle d’audience. Je m’assieds à la droite du fils.
M* a choisi de se défendre sans avocat. Sans même laisser le temps à la juge de nous mettre en contexte, il se lance dans un soliloque d’une vingtaine de minutes sans discontinuer, où il est question d’Haïti, de chakras, d’indigo (la voilà la couleur!), de Zen, de El Shaddaï et de vol de voiture. Son histoire est un embrouillamini absolument inextricable, mais comme il est beau de voir la juge écouter d’un air absolument impassible ses tirades sur la science infuse et ses dictons populaires devisant des conséquences d’embrasser les parties génitales d’un nègre.
Oh! Comme je me bidonne intérieurement, et je l’avoue, je suis incapable de réprimer un fou rire, même en présence du fils, qui me tance d’un regard haineux. Mais, votre honneur, c’est trop fort: « si votre honneur, considérant mon union transcendante à la dynastie du roi Salomon par la loge maçonnique de Port-au-Prince (pas ici, ici nous sommes racistes, alors que là-bas, tout le monde est indigo), veut bien s’apercevoir que je suis un El Shaddaï et m’embrasser la glande pinéale, alors je suis prêts à oublier cette histoire de vol de bagnole. »
Non, ce n’est pas tout à fait ça, ce n’était même pas du tout comme ça. C’était beaucoup plus long et tortueux : séjourner dans le ventre d’un baleine était la seule chose qui manquât au parcours de cet homme syncrétique. Comme je regrette de ne pas avoir un troisième oeil, afin de pouvoir filmer mon quotidien délirant. La juge s’est enfin décidée à ce fascinant épisode de « schizophrénie non-spécifique » juste avant qu’il ne devienne redondant. On voyait qu’elle avait du métier.
Au retour, j’étais d’excellente humeur. Je me suis débrouillé pour le faire parler, afin qu’il m’enseigne des choses. De fait, il m’a appris que mon chakra dominant était le 4e — celui du coeur — et bien sûr, avant qu’on ne sorte du taxi, nous étions tous d’éternels indigos qui s’ignoraient. Du reste, vous pouvez toujours consulter le schéma qu’il m’a aimablement gribouillé sur une page du Journal (ci-dessous). Mais, le plus étrange dans cette histoire, c’est qu’en rentrant vers M* — vous vous rappelez du Marseillais? Eh bien, il m’a tendu un papier avec son adresse, me disant que si je voulais en savoir plus, je n’avais qu’à lui écrire….
Quotidien délirant.

Depuis que j’ai perdu mon contrat à l’IUGM, je suis sans cesse ballotté d’un site à l’autre, où je trouve chaque fois de nouvelles opportunités d’y exercer les habiletés les plus délicates et presque saugrenues de mon métier, agent de sécurité. Entre toutes ces aptitudes, sans lesquelles le novice, communément appelé « le bleu », s’émousse comme une lame contre un récif, le cruciverbisme tient une place à part. Isolé dans une réalité souvent stérile, voire hostile, l’agent se transporte, par cette activité, dans un monde transfiguré au contact des mots et des énigmes. Il y goûte autant de doses minimes et édulcorées d’une sorte de bonbonnière de l’histoire et de la culture générale. Entre le nom des pyramides, celui des jupes en forme de cloche, des actinides et lanthanides, des conjugaisons au subjonctif imparfait et autres noms d’oiseaux, on a presque le temps d’oublier que l’on se trouve dans un garage, à écouter des ambulanciers parler de leurs histoires d’horreur (y compris leur vie conjugale).
On comprend que l’on fait partie d’un monde plus vaste que celui des allées et venues de ces grabataires grognons et junkies jaunâtres, exactement comme le mot croisé fait partie d’un ensemble plus grand que lui-même, mais qu’il définit et qui le définit en retour, par cercle herméneutique, et dont on entre et on sort comme d’un vice : le tabloïd.
Je dis « vice », car j’ai vu des gens développer de véritables dépendances au journal, dont ce petit vieux sur respirateur qui, chaque matin à l’IUGM, passait en chaise roulante devant mon poste pour voir si la pile se trouvait sur le comptoir de la réception. Chaque matin, il me jetait ce regard rempli d’espoir piteux, presque coupable, qui se changeait aussitôt en dureté insensible et cynique si la pile manquait à l’appel.
Eh bien! Moi aussi j’ai ce vice du tabloïd, voyez-vous, car j’y cherche la clé du grand et du petit puzzle, le mot-clé ou la clé des maux – pardonnez-moi ce jeu de mot pitoyable – le chiffre qui me permettrait de décoder la grammaire infiniment complexe de l’existence, l’Intention à l’Oeuvre – s’il en est une, et le pourquoi des choses, aussi. Au lieu de cela, je n’y trouve toujours que sept portes menant sur sept portes, des entrelacs toujours plus labyrinthiques de problèmes, de mystères, jusqu’à ce qu’enfin, irrémédiablement, je parvienne à une porte gardée par deux chien-gourous.

[Moi] : Ô chiens-gourou, salutations. Vous qui comme moi êtes gardiens et chimères, dites-moi : où mène cette porte?
[Chien-gourou 1] : Mortel, comment oses-tu seulement poser cette question, comme ton pied souillé devant ce portique! Bipède sans plume, va! Tremble plutôt que l’on ne te dévore!
[Chien-gourou 2] : Oui, par nature, tu es celui qui tremble, et nous ceux qui dévorons!
[Moi] : Mais alors, chiens immortels, ne sommes-nous pas de la même flamme? D’ailleurs, j’ai parfois l’impression que la nature me niaise…
[Chien-gourou 1] : Gallinacée impie! Ne sais-tu pas que l’oeil en pois-chiche d’Orus t’épie? Que de ses serres il pourrait t’écraser, homme, hummus ! Ah! Ah! Ah!
[Chien-gourou 2] : Wahouu! Wahouu!!!! Kik-kik ! Kik-kik! Tu aurais mieux fait de ne jamais naître!
[Moi] : Pourquoi cela? Je ne fais que me balader dans des labyrinthes…
[Chien-gourou 1] : Esprit fantasque et singulier, créature infirme! Tu ne sauras jamais ce qui se trouve derrière cette porte, car nous, qui sommes deux et plus puissants que toi, t’en interdirons le passage.
[Chien-gourou 2] : Ce qu’il dit n’est pas un mensonge!
[Moi] : Fort bien, chiens immortels! Pardon… gourous immortels! Mais, où en suis-je? Était-ce kan-chiens immortels? En quoi ma singularité serait-elle une infirmité? Et vous qui êtes deux, en quoi cela démontre que vous n’êtes pas des aberrations?
[Chien-gourou 1] : Nous sommes une race à part, bénie des dieux! Nous sommes le concept synthétique du chien et du kangourou!
[Chien-gourou 2] : Wahouu! Wahouu!!!! Kik-kik ! Kik-kik!
[Moi] : Mais je ne vous vois ni mains, ni poche!
[Chien-gourou 1] : C’est le grand Oeil d’Orus qui nous a créé ainsi, afin d’éviter que nous ne nous mettions les mains dans les poches.
[Chien-gourou 2] : Nous sommes les gardiens idéals!
[Moi] : Pour moi, vénérables Chien-gourous immortels, vous n’êtes que des avortons de l’oeil pois-chiche, et je crains fort que sans vos membres antérieurs, vous ne sachiez me capturer, et sans vos poches, me maintenir prisonnier. Je passerai sans peine entre vous deux.
[Chien-gourou 1] : Halte-là! Nous allons te mordre!
[Chien-gourou 2] : Saisis-lui les plumes!
***
C’est un peu comme ça qu’après 14 heures de travail dans un hôpital, j’avais tenté de m’enfuir. Je m’étais trouvé aux prises avec deux gardiens qui, sur ordre du sergent, m’avaient pris à bras-le-corps. J’étais parvenu à m’en déprendre, mais l’oeil de la caméra avait tout filmé. J’attends chez moi la lettre qui va me mettre à la porte.
Guy Laliberté, tu es un imbécile. Tu es un être profondément ignorant et stupide, bête, plat, absolument indigne de la conquête spatiale. Je n’en reviens toujours pas: refuser un voyage dans l’espace sous prétexte que les navettes russes sont un peu usées! Quel abruti! Ne sais-tu pas que les navettes américaines ont plus d’une trentaine d’années? Voilà bien un symptôme de superstition populacière de l’ordre de la psychologie de lavandière. Tu n’es qu’un guignol de boulevard puissance mille.
Guy, tu as des montagnes d’argent: puisses-tu t’y creuser un trou et n’en plus jamais sortir, car ta seule existence est une gêne pénible pour le cosmos en entier. Ah non! Je ne veux rien entendre, c’est trop de chagrin, trop de douleur, trop de honte. J’aime mieux ma nausée.
Pardon, pardon amis Russes! Pardon Baïkonour, pardon Laïka, Belka et Strelka, pardon Youri, pardon Tsiolkovsky, Korolyov, pardon à Soyuz, Proton et Energia, nous sommes tous abattus, navrés devant cet incompréhensible – mais ô combien trop explicable – bourde. Nous promettons de veiller à ce que M. Laliberté demeure captif de son cirque, sous le chapiteau de la stratosphère, car aujourd’hui il est une gêne même pour le Soleil.
![]()
Biom biom biom biom biom
(Frout-frout)
Biom biom biom biom biom
(Frout-frout)
![]()
Cui-da dui-ka da-cui
….. ||| …. \\\ …….
Pouit pouet poulet
(Frout-frout) : da?
![]()
ama em te elav
mus ogre otigoc
irev muligis xelpmis
Frout-frout?
lol
Je me demande quoi faire, ou ne
Pas faire; me trouver une pitoune
Qui me cuisinerait de la sloune?
L’appeler « chouchoune », ma poupoune
Embaumant la guidoune
Dans son Barbourjacke en doudoune?
Mais elle serait un peu nounoune
Et une fois devenue toutoune
Elle me ferait la baboune
Dans ses gougounes.
Alors, je lui chanterais la toune :
«Es-tu tombée su’a noune ?»
Je partirais sur une balloune
Au volant d’une vieille minoune
Transhumant comme un Pachtoune
Moi qui n’est pas une moumoune
J’irais me faire griller les foufounes
Aussi loin que je peux, tiens: à Oune
Le poulpe, qui n’a pas de sang, et enchevêtre
dans le creux des rochers son noeud de tentacules
en changeant ses couleurs, je le hais…
Ion, fragment.
The key factor is the ratio of pro-active foragers to re-active foragers (for bee colonies). Under specifiable conditions, the optimum strategy is totally independent (pro-active) foraging for all the bees, because potentially valuable information that re-active foragers may gain from successful foragers is not worth waiting for.
La notion d’échelle
Le bruit de fond n’est qu’un rapport de distance à un « fond » défini de façon arbitraire. Il suffirait que je m’approche pour que le fond passe à l’avant-plan. Le bruit est question de distance, ou bien, ce qui revient au même, d’échelle. Les clapotis de la mer font, pour un organisme vivant à leur échelle, davantage de bruit que la plus haute vague, car celle-là, il ne l’entendent pas.
Le « bruit » comme notion générale
Dans un contexte expérimental, le bruit prend parfois un sens plus large, et s’applique à toute perturbation, sonore ou non, qui est susceptible de brouiller les résultats. Il constitue un peu l’envers des « traces », ces résidus de certaines réactions chimiques que l’on néglige parce qu’elles n’influencent que ce qui suit la virgule.
L’effort comme bruit
Le bruit de fond est dans un rapport d’interférence et d’échelle par rapport à nous; il est là, mais on juge, en général, qu’il n’a pas d’importance, on l’ignore. Cependant, pour l’ignorer, nous déployons un effort de concentration supplémentaire, et cet effort constitue lui-même une perte, et peut-être un bruit, mais un bruit d’avant-plan cette fois, que l’on reconnaît à ceci, qu’il donne une gravité démesurée à des événements qui n’auraient autrement qu’une importance négligeable.
Pure spéculation
Le bruit de fond, c’est la sollicitation permanente de nos capacités infra-conscientes. J’ai récemment entendu parler de tests acoustiques menés sur les systèmes d’aération d’un immeuble; il semblerait que le niveau de décibels atteint par ces machines est proprement stupéfiant. Cependant, comme les ondes sont trop basses, nous ne les percevons guère. Peut-être les percevons-nous malgré tout, de manière mécanique. Comme lorsque nous sommes trop près d’une caisse de son, nous vibrons. De la même manière, peut-être notre métabolisme perçoit-il de la sorte ces bruits et s’est-il habitué à vivre selon les pulsations de ces monstres au diesel, qui vivent sous les stationnements des tours à bureaux.
Le bruit de fond comme réconfort
Nous vivons à proximité de ces monstres et de bien d’autres, dans la sphère de leur influence. Nous qui vivons prisonniers dans cette sphère, mais nous nous entêtons néanmoins à endurer ce bruit incessant, parce que nous avons appris à vivre à leurs rythmes, et leur agitation nous est un réconfort. Elle nous prévient en effet d’une chose bien plus assourdissante: le silence.
Ce soir, 5 à 7 au Divan Orange pour le lancement des trois tomes du FAS, le Quotidien délirant, le Continent de plastique et Vers un nouvel exotisme : animation Royal Air Togo, projection de diaporama, lectures publiques, bière pas chère… Si ça c’est pas vaincre, consultez.
Ma chère Ekaterina,
Je t’écris depuis cette retraite où je me suis réfugié du smog de la ville. Sans eau courante ni électricité, je me tiens près d’un poêle pour t’écrire, ayant recouvert mes épaules de la liseuse tricotée par tes mains expertes. Chaque jour, affrontant les rigueurs de l’hiver, je sors visiter les collets posés tout autour de la Hütte, mais ce parcours ne me rapporte ordinairement que des engelures. Néanmoins, je reviens rasséréné de l’air vif, et c’est l’esprit parfaitement lucide que j’entreprends mes travaux.
Me prenant pour cobaye, j’affronte une à une les expériences de pensée les plus saugrenues de l’histoire de la philosophie, car je ne me satisfais pas de douter de tout : je mets chaque proposition à l’épreuve des faits.
Je tenterai aujourd’hui de répondre à la question de ce philosophe autrichien un tant soit peu laconique et dont tu m’as fait parvenir les écrits. Voici le passage qui m’occupe :
…quand « je lève mon bras », mon bras se lève. Le problème se pose : que reste-t-il lorsque je soustrais le fait que je mon bras se lève au fait que je lève mon bras? (Wittgenstein, 1961, par. 621)
Je me propose de répondre à cette question. À première vue, il semble que l’expérience soit facile à réaliser, le seul matériel requis étant un bras, ce dont je suis doublement pourvu. Allons! Passons sans plus tarder au laboratoire!
[Se lève, puis lève le bras, puis retourne à la table]
En première approximation, ma chère Ekaterina, l’observation rigoureuse du phénomène révèle que ce qui reste, manifestement, du fait que je soulève mon bras, une fois retranché le fait que mon bras se lève, s’avère n’être rien d’autre qu’une manche de chemise.
[Marque une certaine insatisfaction]
Bien qu’elle soit exécutée dans la plus stricte observance du protocole expérimental, cette première tentative n’en manque pas moins de me décevoir, étant donné le caractère accidentel du coudoiement de ma manche et de mon bras. Il me paraît donc absolument nécessaire de reprendre les tests en écartant toute perturbation textile superflue.
[Se lève, retire sa chemise, puis lève son bras]
Le résultat du second test me laisse encore perplexe. C’est que je ne sais pas au juste comment je devrais opérer la soustraction. Il est hors de question que je coupe mon bras, car cela ne ferait que reporter le problème. En effet, que resterait-il du fait que je coupe mon bras, une fois soustrait mon organe sanguinolent? [Hautain] Rien d’autre que des hurlements sans valeur scientifique.
Non, ma chère Ekaterina, nous ne voulons pas être hantés par un membre fantôme. Il nous faut reprendre le questionnement avec le plus grand sérieux. « Que reste-t-il, donc, lorsque je retire le fait que mon bras se lève au fait que je lève mon bras? » Considérant l’énoncé sous un angle strictement syntaxique, il me paraît que la réponse pourrait bien être le « je » du « « je lève mon bras » Une fois soustrait le fait que mon bras se lève au fait que je lève mon bras, il demeure un « je » qui serait, pour ainsi dire, le moteur de l’action. Mais cette réponse fort économique masque un petit inconvénient de l’opération : la soustraction du je de l’énoncé « je lève mon bras » ne peut se faire sans additionner un se dans l’énoncé « mon bras se lève ». Il s’avère, donc, que notre équation n’est pas tout à fait homogène, et si l’on enfonce le sujet à un bout de la phrase, il rejaillit à l’autre bout!
Mais poursuivons. Si mon bras se lève, alors on peut dire qu’il est autonome. Retrancher le je équivaut à donner une volonté propre à mon bras. Dès lors, comment éviter que cette volonté ne vienne empiéter sur la souveraineté du reste de mon corps? Il faut absolument tracer une frontière!
[Se lève, trace un cercle au crayon feutre autour de son épaule]
Me voilà quelque peu rassuré. Maintenant, tout est clair : il y a mon bras et mon corps, chacun de leur côté, et chacun fait ce qu’il veut.
[Moment de perplexité]
Mais, au juste, pourquoi tracer une ligne ici et non pas là? « Mon bras se lève », d’accord, mais où, au juste, commence mon bras? D’ailleurs, qu’est-ce qui me donne le droit de séparer de la sorte mon bras du reste de mon corps? [Véhément] Et puis, à tout prendre, qu’est-ce qui me donne le droit de parler de « bras » et de « corps »? Me voilà prisonnier des mots, et je ne vois pas comment cela pourrait être pire.
[De plus en plus troublé, se prend la tête] Ma chère Ekaterina, je m’enfonce ici dans le mystère. Tous ces organes autonomes et ce je insaisissable m’empêchent de saisir le problème à bras-le-corps!
[Ses mains bougent devant lui. Soudain, ses bras s’enlacent autour de son corps, le faisant prisonnier de sa chaise. Il se débat en hurlant « insaisissable je! Insaisissable je! » Puis, au bout d’un moment, il parvient à se libérer.]
Ma chère Ekaterina, à la question « Que reste-t-il lorsque je retire le fait que mon bras se lève au fait que je lève mon bras? », je ne puis offrir qu’une réponse : des nuits d’insomnie.
Samedi 21 mars 23h à l’Agora de l’UQAM se tiendra le deuxième Laboratoire de métaphysique expérimentale. Il y sera question de lever le bras. Performance suivie d’une période de question.
Une pelote de l’aine
Si grosse en effet
Qu’une fois écorchée
Puis tannée
On eu pu en couvrir
L’armure d’un guerrier;
Fût-elle blonde
Jason lui-même
L’aurait jalousé
J’y ai ouvert les cuisses
Et l’ai renvoyée aux vers
Ceinte à son désir favori
Empalée sur un grigri
Alors, le professeur recula tranquillement jusqu’à la première section du tableau. Il venait de couvrir trois ans d’histoire de l’évolution de son projet de création d’une syntaxe formelle dénotationnelle. Il s’arrêta, puis pointa lentement une case et dit simplement : « après trois années de recherche, j’ai dû ajouter un symbole pour désigner le vivant non-mobile ». C’est alors que je connu le paroxysme. C’était donc ça, la poésie.
Soyons d’actualité, ce phénomène que tu n’as pas le temps de te retourner qu’il est déjà passé. Puisque le capitalisme aujourd’hui décolle des plafonds financiers comme une pâte pas encore al dente, je me suis dis qu’il était temps pour de nouveaux analytiques.
Théorie
Une cenne noire est, conformément à son mode de production industriel, indiscernable d’une autre cenne noire. Toutefois, et quoi que cela puisse sembler absurde, deux cennes noires parfaitement indiscernables peuvent avoir des valeurs différentes, selon la vigueur du circuit économique dans lequel elles sont investies. Donc, tout comme l’art brut, la valeur de la cenne noire peut être absolument triviale ou, au contraire, «exaltée», selon la nature de ses rapports avec le réseau environnant.
Mais, contrairement à la Fontaine (l’urinoir) de Duchamp, on s’imagine mal pouvoir en faire une œuvre d’art, à moins que ce ne soit un objet trouvé. L’exaltation de sa valeur tiendrait alors dans la «chance» qu’elle est censée porter. D’ailleurs, pour pousser l’analogie entre la théorie de l’art et l’économie politique, l’urinoir de Duchamp n’est pas entièrement indiscernable de sa contrepartie industrielle, car il est signé. Et non pas du nom de Duchamp, mais bien R. Mutt, ce qui sonne comme l’allemand Armut. Et que signifie Armut? Je vous laisse le découvrir.
Comme l’illusion d’identité entre deux cennes noires est parfaite, celle-ci passe pour un transit de la valeur parfaitement égalitaire. Grâce à ce transit équitable, la «bienfaisance» devient possible. Je n’ai pas besoin de concevoir les autres en imagination, pour les comprendre : il nous suffit d’agréer aux mêmes valeurs objectives.
Pratique
Vendredi. Je termine la lecture de La richesse des nations de Adam Smith. Je réfute l’altruisme en contournant ce quêteux à mon retour du travail.
Samedi. Dernier retrait = 40$. Achats: nourriture pour chat de l’espace. Légumes. Je monte le dernier pot de viande du sous-sol.
Dimanche. Travail (quart de nuit). Je pique de la bouffe dans le frigo de la cafétéria de l’Institut. La propriété, c’est le vol, le vol, c’est se réapproprier. Sandwich aux oeufs (beurk!) biscuits + yaourt.
Lundi. Consigner bouteilles. Vertes, brunes. Translucides. 5,20$ + 4,60$ = 9,80 + fond de change + 2(5$) = 22 $. Achat (tofu, beurre, corn starch, bâtonnets de chocolat + pâtes alimentaires = 15,55$). Go Amygdale, tu es une Trümerfrau.
Mardi. Je me documente en ligne sur les doctrines économiques en vogue. J’apprends que la théorie néo-classique (ou néo-libérale) est d’origine autrichienne et est en rupture avec la théorie d’Adam Smith, car elle remplace la valeur-travail par la valeur-utilité. La théorie est illustrée par référence à Robinson Crusoë. Je comprends enfin l’œuvre de Guy Ben-Ner, Treehouse Kit, qui m’avait mystifiée au MBAM. Ils oublient tous Vendredi.
Mercredi. J’investis 2,37$ pour m’acheter dix rouleaux de 1¢. Je parviens à rouler 5,50$ en cennes noires, que je vais changer au dépanneur. Je vais ensuite déposer 5$, ce qui, ajouté à mes derniers 17$ en banque, me permet de retirer 20$.
Jeudi. Jour de paye! Je paie mes factures, j’ai vaincu. Or did I ?
«Oui, me dit le grand Zepoulpe, pour être indescriptible (mon nom est une concession que je vous fait), j’ai moi aussi une âme…»
Et moi, pour le consoler, je concédai que j’avais vu par quelle porte il était retourné dans la quatrième dimension. Nous nous quittâmes sur une révérence polie.
Sur ta panse ondulante recouverte
D’un épais lainage de sphaigne verte
Tel un chat je te masse et sur toi me meus
Au coeur de la taïga, tourbière tu m’émeus
C’est fatal; les remous de ce grand lit d’eau
Attisent, par sympathie, mon indolente libido
Soudain tu perces sous mes pas somnambules
Et le sang afflue dans mes ventricules
Alors, me voilà fait, pris comme un cierge
Mon nez à hauteur d’un sabot de la vierge
Non que je répugne à ce milieu humide
Ou que me gêne son atmosphère torride
Je souffrirais bien une nuit sa pestilence
Pour voir les feux follets ses flatulences
Mais je crains fort que l’instant d’un spasme
Ait suffit à m’étreindre à jamais en ses miasmes
Bel oasis, mais je trouve un peu tristes
Tes méphitiques répliques à cet oaristys!
(Je ne puis me mouvoir et me sens m’engloutir
En ce poème, qui ne trouve pas l’heur d’aboutir)
Horreur! Qu’est-ce qui, outre cette succion de plotte
S’agrippe à ma jambe et tire sur ma botte?
Serait-ce une momie blottie au fond du bassin
Voulant m’entraîner dans son tombeau abyssin?
***
J’aurais pu y périr, mais une décharge crépitante
M’a téléporté hors de cette boue palpitante.
QUOI de plus trivial et stupide, au fond, que l’amour, la mort, la liberté et le divin? La triviale poésie, en se privant de ces thèmes, ne cherche-t-elle pas à se sublimer d’une certaine façon, à se faire jouir par strangulation?
Tout arrive de toute nécessité. Il est absurde de croire que je puisse avoir un choix authentique du cours de mes actions. Le choix est une illusion de la conscience. Tout se joue bien en-deça de la conscience, dans le maelstrom des nécessités naturelles instinctives.
Mais, puisque la conscience est, au fond, elle-même une nécessité naturelle, portons-nous à son niveau et jouons son jeu.
Dans le coin droit : l’idéal de bonheur nuptial, auréolé de la douce lueur d’éternité que représente une femme pour un homme.
Dans le coin gauche : la camaraderie virile, le «corps de garde», la vérité tonique de l’existence.
Au centre, un vieux baron de Munschausen, qui tente de se sortir de la swompe en se tirant lui-même par les cheveux (ressource épuisable).
Telle est, aujourd’hui, la constitution du sujet transcendantal, la structure du Je universel.
Foutaise : le monde est constitué de forces luttant en permanence pour la préséance.
Corollaire : l’une de ces forces doit l’emporter sur les autres. Laquelle?