Extrait des Mémoires de moi-même par Julia Kristeva
Tome XIV, Chapitre XXXVII
(…) autant que mes mamelles laiteuses. Évidemment, je me repandis en excuses en signifiant au serveur que j’étais, en quelque sorte, enceinte. C’est dès lors que j’aperçu Phillippe Sollers, là-bas au fond de la salle, assis dans un coin de verdure artificielle et de guirlandes en forme de dragon, la bouche luisante et l’oeil passionné, en train de dévorer une petite cordillière de côtes levées à l’ail. Il me faisait signe de sa main valide, l’autre étant occupée à porter à sa bouche davantage de cette viande qui unie dans le dégoût Juifs et Musulmans. Je me précipitai vers lui, ventre au vent, renversant tables, chaises et repas, aussitôt attrapés au vol par les soixante deux mille serveurs du restaurant, et l’embrassai sur la bouche, découvrant le goût collant et l’arôme inexplicable de ce plat typiquement maoïste.
« Ju-ju ! » articula Sollers et extirpant de sa bouche une poignée d’os rougâtres.
« Je meurs de faim ! Quand ces serveurs se décideront-ils à venir me servir ? »
« Mais Ju-ju, ici tu noteras que les serveurs sont surtout des désserveurs. Ne l’oublie pas, nous sommes dans un buffet. »
« Comment ? Personne pour me servir? Mais alors, je fais comment pour me sustenter ? »
« Tu me laisses faire mon bébé, je te monte une assiette ! »
Je pris ce temps pour méditer la devise “All you can eat” inscrite sur le mur et pour jauger sa portée et son importance pour la Chine pré-révolutionnaire. Elle me rappela l’avidité avec laquelle Zhou Enlai et Mao Zedong parvinrent à contrôler la Chine continentale, avidité qui formait un parfait écho à nos luttes, sur Paris, lorsque je participais comme hobby aux Jeunesses Rouges Stalinistes. Soudain, je vis un homme s’approcher de moi. Cet homme était vêtu comme le père – présumé – de l’enfant que je portais, mais il avait une énorme tête-d’eggrolls. Puis, de derrière le egg-roll, apparut Philippe Sollers, le sourire aux lèvres, portant une assiette plus grosse que nature surchargée de tchicken flyd lice, de nouilles sautées aux crevettes, de poulet soo-gui, de shangai noodles, de rouleux frits, de pattes de poulets aux arachides, de dumplings au brocoli, de dim-sum variés et d’une pointe de pizza!!!
« Et puis, Madame la Bulgare a-t-elle faim? »
« Philippe Sollers, serais-tu devenu l’idiot que tu as toujours au fond été? Tu as assez de bouffe pour nourir un petit pays d’Afrique! N’as-tu pas compris que nous n’avons plus les moyens de nous payer de telles excentricités?!? Mes livres ne se vendent plus et toi ton travail d’escorte finit même par nous coûter de l’argent, à cause de tout le matériel japonais….! »
« Mais c’est all inclusive ! On peut en prendre comme on veut et on peut même retourner plusieurs fois ! Ça fait deux jours que je couche ici ! »
Lorsque j’entendis ces mots, le temps se dilata comme la pupille du bourgeois lorsque les camarades lui lancent un pavé. Ça fit « Aaaaaaallllll Inccccclluuuuuuusiveeeeee » et en un instant jaillirent en moi les souvenirs de Cuba, ce paradis socialiste honni, et les images d’une énorme bouteille de rhum qui, une seconde, est à moitié pleine et, la seconde d’après, est à moitié vide… Je revis ce jeune homme basané (mais était-il si jeune ou c’est moi qui vieillit?) qui, me plottant d’une main, profita de mon inconscience pour me voler ma dignité et… mes cartes de crédit. Je me rappelai ce poste de police où je passai une nuit havanaise, touchée par mille femmes prisonnières comme moi…
« Juliaaaaaaa ? »
J’ouvris les yeux pour voir le regard attendrissant de Philippe (qui n’avait pas cessé de manger ses petites côtes levées) et ceux des ambulanciers qui m’amenaient sur une civière vers d’autres lieux. En background, le propriétaire du restaurant et sa femme nous regardaient à la manière mandarine et, dans leurs yeux, je vis qu’ils remerciaient le ciel que Phillippe Sollers, maintenant connu dans Chinatown comme l’Ogre de Vincennes, quittait enfin l’environ…