Zepoulpe, 15/10/2007 [Bidons et autres contenants]

(Texte publié en 2003 dont le caractère vachement universel m’incite à vous le remettre en pleine face. Comme disait mon livreur en m’apportant mon numéro 2 pour 2 «Quand c’est bon, c’est bon longtemps»).

Le jeune mec se retourna pour vomir. Un grand moment de vomissement qui n’en finissait pas de vouloir revenir du fond de l’arrière-gorge, comme si ses boyaux ne lui appartenaient plus. Il était nouveau, ça se voyait. Il allait voir que c’est aussi ça son job.

Les murs pisseux de la salle étaient jaunis par la fumée des pipes laissées là, encore fumassantes. Tout le monde avait dû foutre le camp avant que nous arrivions. J’imagine la panique quand ils ont vu débarquer ma bagnole. Tout d’un coup, vallait mieux ne plus y être. Sur la table, à ma droite, les restes d’une assiette et un petit pain à moitié beurré. «Ouais, ces mecs-là n’ont pas traînés longtemps ici» que j’ai dit.

La pénombre donnait aux choses des reliefs impossibles, comme dans les dessins d’Éscher. Sous la lumière clignotante de l’ampoule nue, les miettes de croûtons à l’ail sous mes pieds prenaient des proportions titanesques, les paparmannes cyans et fuchsias qui jonchaient le comptoir devenaient monstrueux, les cuisses de poulet sur ma gauche suintaient tels des lutteurs après une bagarre interminable… Les cliquetis des rideaux contre la pôle de métal battaient la mesure de mon propre pouls. Je n’aimais pas ça.

Je ne le savais pas encore, mais le pire était à venir. J’avançai et je pénétrai dans les cuisines. L’odeur me fit plier les genoux. Les relents de ce qui avait été jadis de la nourriture m’empêchaient de continuer. La pestilence était telle que mes paupières se refermaient, comme si mon corps refusait instinctivement de regarder, de poser les yeux sur ce que j’allais voir. C’est seulement quand ça schlingue vraiment qu’on se met à se dire que les odeurs sont en réalité des petites particules qui entrent en contact avec les zones sensitives de son nez et que, donc, CETTE CHOSE ME TOUCHE !

Il fallait avancer.

Le jeune qui m’avait suivi vomissait toujours, l’air hagard. Sa vie ne serait plus jamais pareille. Je me mis au travail: je retournai les chaudrons, je tassai les frigidaires, je pris des notes, j’inspectai les gardes-manger. La mort habitait cet endroit, j’en étais maintenant sûr. Et puis, tout devint rapidement clair dans mon esprit. Je remis mon crayon sur son oreille préférée et je sortis.

En quittant cet enfer, je pris mon flasque dans la poche de mon imperméable. Le contact du métal sur mes doigts m’était familier. Je savais qu’un scotch finirait de me retapper. Le jeune assistant me rejoignait lorsque je fis vrombrir le moteur de ma puissante fourgonette rouge aux couleurs de la ville. Avant de démarrer, je pris mon pendentif. Dedans, une photo de ma femme, Gina. Une autre de mes enfants: Patte, Dave et Kevin Jr. Une autre de ma première mitte de baseball. Je les embrassai un à un avant de me retourner vers le jeune homme qui geignait à mes côtés et dis:

«Tu vois petit, ce restaurant Le palais du sultan pour emporter, ne respecte pas au moins 14 points du réglement de la Ville. Il ne pourra pas renouveler son permis pour l’année prochaine. C’est fini pour lui. Faut pas avoir de pitié pour les gens qui lavent à l’eau froide. »

Puis j’appuyai sur l’accélérateur en direction de la première de nos nombreuses pauses-café.

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