Il y avait un anachronisme flagrant entre la Jaguar de location qui filait à tombeau ouvert, en tressautant à chaque caniveau, le long de cette mauvaise route longeant les marécages, et le décor lui-même. Un décor figé, cimenté par le brouillard qui s’agglomérait en nappes sur les étendues palustres hantées par les corneilles et qui changeaient les rares arbres, privés de leur feuilles en cette fin d’automne, en autant de spectres noirs dressés comme pour lancer d’interminables malédictions. parfois montait le cri repoussant du courlis, qui s’enfonçait tel un poignard dans la chair fragile du silence.
Malgré la capote relevée et le chauffage, le brouillard pénétrait dans l’habitacle de la jaguar, faisant frissonner Anna Marischka- une sublime créature blonde au corps de rêve- en dépit de son épais duffel-coat payé un prix d’or avec sa carte de crédit Hbc.
-Brrr…Coco, un froid de canard dans ce maudit pays… Si seulement on savait comment il s’appelle!…
Coco Acto, qui pilotait d’une main sûre, tourna légèrement vers sa compagne un visage dur éclairé par des yeux de caramel fondant où fleurissait un soupçon de sourire narquois.
-C’est le nom du froid de canard ou de pays que tu voudrais connaître? interrogea-t-il.
-Le nom du pays, bien sûr…
Coco Acto haussa les épaules.
-Si je le savais, Anna, je pourrais te renseigner. Hélas…
Coco Acto, nouvellement fonctionnaire pour le gouvernement, avait profité de sa nouvelle crédibilité pour faire une collection de cartes de crédit diverses et de multiples marges de crédit dans plusieurs institutions bancaires et s’employait à dilapider ces fonds par diverses extravagances sans avoir aucunement l’intention de rembourser quoi que ce soit.
Depuis, toute la nuit ils avaient roulé à l’aventure saisis par cette soif d’inconnu qui, souvent, les poussait en avant, mus, eût-on dit, par la même fatalité qui pousse certains animaux à fuir droit devant eux, sans raison, jusqu’à l’épuisement. Ils avaient franchi des kilomètre de plaines, de montagnes, traversé des villages qui n’étaient marqués sur aucune carte, roulé sur des routes de plus en plus mauvaises, qui semblaient ne mener nulle part. Il y a encore ainsi en Mauricie, de ces régions quasi désertes qui réellement, semblent figée hors du temps.
-Oh! Coco!- A présent, le jour était venu pour leur offrir que le spectacle désolant, oppressant de ces marais qui s’étendaient à perte de vue. Quelque part, très loin, une barraque de crème glacée molle émergeait de la brume.
Aussi loin que le lui permettait le brouillard, Anna Marischka scrutait l’étendu d’eau stagnante coupée.
Soudain, Anna s’interrompit, pour hurler:
-Triple malédictions!…
La brusque recommandation de la manequin était inutile car le conducteur avait aperçu, lui aussi, la créature, un superbe spécimen de Rana catesbeiana siégeait au milieu de la route regardant d’un air désapprobateur le bolide foncer droit sur lui.
Les réflexes de Acto furent d’une rapidité foudroyante. En même temps qu’il freinait, il rétrograda de vitesse en une série de mouvement quasi automatiques. Mais c’était sans compter la route scélérate, de terre mouillée, détrempé par des semaines de pluie incessante. La voiture dérapa dans la fange du marécage terrorisant les créatures lacustres qui hantaient les nénuphars.
-Coco!!! Damné foie jaune!!! Où as-tu pris tes cours de conduite!?!
Par le Diable! Pourvu qu’elle ne soit pas trop secouée! Il se précipita pour ouvrir le coffre arrière du véhicule et en sortie une bouteille de Romané Conti grand Echezeaux 1983 payée un prix exubérant avec sa carte American Express Golds.
-C’est trop bête la vie est si courte! Buvons maintenant avant que la Camargue ne cogne à ma porte. Il déboucha le grand cru avec son Laguiole tour Eiffel de collection numéroté payé un prix à faire mourrir de rire un abstème avec sa carte Sears Mastercards. La terre détrempée chuintait sous les pas et, parfois, il fallait littéralement patauger, enfoncé jusqu’aux chevilles dans des flaques d’eau vertes
-Ah! Cher moustique! me voila trempé comme une soupe après un tel bain forcé dans cette eau glacée, je risque la mort. Songez au destin exceptionnel qui est le vôtre; vous apprécierez de boire le sang d’un personnage de légende agrémenté du mélange d’une bouteille qui ne l’est pas moins.
Coco!! Maudit Poivrot!! – Elle saisit la bouteille et l’envoya au loin au milieu du marais où elle flotta le culot à demi immergée.
La pluie se mis à tomber telle une rangée de hallebardes.
-Viens mon chéri allons manger une crème glacée; il y un kiosque là-bas…
A ce moment, à une distance qu’il était difficile d’évaluer à cause du brouillard qui changeait la portée des sons, une sorte de rire éclata. Un rire caverneux qui ressemblait autant à une série de coassements. Et à présent, devant l’incompréhensible de la scène dont ils avaient été à la fois témoins et acteurs, ils se sentaient comme écrasés, rendus muets par une vague terreur qu’ils ne parvenaient pas à chasser.
Au loin dans l’eau un digne amphibien, un ouaouaron rondouillard, sirotait à même le gouleau; le vin qui semblait depuis des siècles lui être destiné…
Commentaires:
Des minutes et des minutes de plaisir.
Une «sublime créature blonde au corps de rêve»? Moi qui pensais que c’était un homme…
Bien qu’aimant personnellement le texte de Coco Acto, la science moderne, parlant à travers ma bouche de simple homme, voudrait contribuer au débat :
Quatre considérations :
1) Aucun animal n’a jamais « fuit droit devant (lui) sans raison » ! L’animal fuit droit devant lui seulement lorsqu’il est pourchassé ou apeuré. Seul l’homme fuit en tournant en rond en cherchant des cigarettes…
2) La Jaguar est connue pour ses freins faibles. Il n’est donc pas étonnant qu’Anna Marischka et C.A. se soient retrouvés dans le marécage. Mauvais choix de véhicule, that’s about it !
3) Le brouillard, contrairement aux nombreux récits de naufragés poches, ne change pas vraiment la portée des sons; ou s’il le fait, c’est pour améliorer la portée de ceux-ci (plus d’humidité = plus de propagation des sons).
4) Par ailleurs, excellent choix de vin : le Romanée Conti grand Echezeaux 1983 est un Bourgogne comme on en voudrait tous une dizaine dans notre cave !
Charles le Verbaliseur
Faire la MAAAAAUUUUURRRRRRIIIIIIIICCCCCCIIIIIIIIE!!!
Grand Dieu ! Anna Marischka ! Quelle est cette aberration? Quelle idée de lancer ainsi cette pauvre bouteille dans les marécages nauséabonds, vous auriez pu, de toute évidence, faire fructifier votre empire et la revendre sur e-bay… Oh oui, Dieu sait que c’est non sans remords que l’on nourrit ainsi une vieille cuisse de grenouille caoutchouteuse d’un élixir si prodigieusement luxueux…
Cher Charles. Pardon pour cette réponse tardive. Cette série de conférence sur la reproduction du Dyscophus antongilii que je donne en ce moment au Curtis Institut de Philadelphie monopolise hélas tout mon temps. Tout d’abord merci d’avoir pris le temps de faire ces commentaires. Cependant je suis surpris que vous classiez un ouvrage d’un auteur confirmé dans la catégorie des « récits de naufragés poches ». Et puis ce ton paternaliste que vous employez tout à fait hors propos à le don de m’exaspérer.