Mysterious, 27/04/2007 [Bidons et autres contenants]

Je me suis réveillé, un matin, en sueur, les doigts crispés sur mes cuisses. Dans mon rêve, de petites bêtes s’y étaient figées, comme des sangsues ; elles s’accumulaient à même mes jambes ; elles s’y reproduisaient. Ces petites bêtes avaient des noms : Amygdale, Joseph, Xanthippe, Touche Toi, Clark Gabeul… et, à même leur chair, entre leurs poils, étaient gravés des mots. J’étais le FAS ; elles étaient les commentaires s’accumulant sur moi, courant sur ma peau, se glissant dans ma bouche et mes oreilles, m’étouffant. Il n’y avait plus le moindre doute : le FAS allait me rendre complètement fou. J’avais déjà perdu ma blonde et mon emploi pour lui. J’étais cerné jusqu’aux coudes. J’avais le teint blafard. J’avais définitivement besoin de recul. Il me fallait prendre une pause. Je débranchai le modem de mon ordinateur et allai le porter au pawnshop du coin. Ce faisant, il me semblait qu’il me parlait, me suppliant de ne pas faire cela, me parlant de notre amour mutuel. Je ne m’en débarrassai qu’à contrecœur. De retour chez moi, je me retrouvai assis à mon bureau, devant mon ordinateur éteint. C’était là l’épicentre de mon appartement, le lieu essentiel de mon espace vital. J’y mangeais. Je ne m’en éloignais que pour aller aux toilettes et – parfois – pour dormir. J’y passais de longues nuits d’insomnie, captif, dialoguant avec la communauté fasienne, réfléchissant aux expériences du Laboratoire de métaphysique expérimentale, analysant les reportages d’Intoxicated press… De retour chez moi ce jour-là, je me retrouvai devant mon ordinateur éteint, mon image reflétée dans son oeil noir. Il me semblait vivre par et pour le FAS, être le FAS ; j’étais dû pour une cure.

Je descendis à la cave. Assis dans un coin, contre une fournaise vrombissante, j’essayais de passer le temps, me plongeant de peine et de misère dans des journaux datant d’une autre époque, d’avant le FAS. Ce que j’y lisais me déprimait. Les journalistes s’arrêtaient à tout coup sur des faits délirants, leurs chroniques étalaient le délire du quotidien, mais entre leurs phrases ne s’élevaient aucun « hé, hé, hé…».

Je refermai le journal, puis mes paupières. Me reposer, me couper du monde. Je respirais lentement, tentant de me détendre. Sous mes paupières s’ouvrait un univers rouge et noir, un espace vierge et habitable, un lieu vide à remplir. Bientôt, les tentacules du Zepoulpe s’y déployèrent et, au loin, dans ce désert lie-de-vin, il me sembla entendre l’écho d’un sournois « hé, hé, hé… ». J’ouvris les yeux : la cave. Je n’étais pas seul, je savais que je n’étais pas seul. Je scrutais l’ombre : quelque chose y grouillait. Bientôt, je distinguai une coquerelle, puis deux. Elles ne tardèrent pas à m’interpeller ; il me semblait qu’elles m’invitaient dans leur monde fourmillant. Je me levai et quittai la cave.

Il me fallait vivre, ne serait-ce qu’une semaine, sans le FAS, mais loin, aussi, de la ville et de ses habitants. La perspective de marcher dans ses rues bondées, de rentrer dans des lieux publics achalandés, éveillait en moi un puissant sentiment de misanthropie. Tous ces gens s’agitant dans le monde, y socialisant et s’y reproduisant sans prendre conscience de son caractère délirant… What the FAS ! Partir à la campagne, retrouver l’air pur, les papillons, le bruissement des feuilles dans les ramures des arbres… Je pris l’autobus (j’avais depuis longtemps vendu mon char) pour la Gaspésie, direction la maison de mon défunt grand-père. Une demeure au bord du fleuve, inhabitée, où quelques oncles et cousins passaient leurs vacances en juillet, sans plus. Une semaine de réclusion, une semaine sans « hé, hé, hé… », une semaine loin du FAS, mais aussi de la société humaine suragitée, de son vain fourmillement. Et puis je me souvenais avec nostalgie des Bernard-L’hermite qu’enfant, je torturais sur la plage. J’espérais bien les retrouver.

L’autobus roulait vers la Gaspésie. Des heures et des heures de route, des arrêts dans une multitude de mornes villages. De ce voyage, je ne conserve qu’un souvenir marquant : sur le bord de la route, un autostoppeur trempé par la pluie. Entre ses mains, un bout de cartons avec, écrit au marqueur noir, ce seul mot : « Gasp ». Le « ésie » s’en était allé. Je ne sais trop pourquoi, je pensai alors à Charlie Brown.

La maison de mon grand-père était humide et poussiéreuse. On y trouvait encore plus de coquerelles que dans ma cave. Sous l’escalier, près du foyer, des piles de journaux datant des années cinquante. Je regrettais de ne pas connaître l’emplacement d’un laboratoire sous-marin abandonné par les savants Euj et Nism. Je serais allé m’y réfugier. J’aurais dialogué avec les poulpes nageant près des hublots.

Les jours passaient et il me semblait qu’il ne me restait qu’un seul refuge, un unique lieu d’accueil, un ultime espace de connivence, une seule communauté qui puisse vraiment être la mienne. Le reste était vanité. Le FAS, plus qu’un art de vivre : une drogue, un souffle vital. Je vis depuis en Gaspésie où je me suis racheté un modem. J’ai même trouvé une cantine où on sert de la poutine au zepoulpe. J’ai déjà tendu des pièges en me préparant à l’arrivée, en juillet prochain, de mes oncles et cousins. Nul ne viendra me déranger. Nul ne viendra me distraire du FAS. Et puis j’ai un très grand congélateur. Il peut contenir beaucoup de viande.

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