Maintenant, j’aime ce qui est agréable.
Avant, plus jeune, je détestais l’agréable et vénérait l’inconfort. Je choisissais toujours le moins bon choix à la cafétéria, le pire emplacement au camping (celui sur le bord des containers ou des Ontariens), les gens les plus tarés et désagréables comme amis, les lectures les plus ardues, les cours les plus impopulaires, les filles les plus grosses, les sentiers les moins battus. Comme si j’avais peur d’être pris pour un lâche. Comme si je croyais qu’on allait me juger sévèrement si je posais mon cul sur des coussins plutôt que sur un lit de clous acérés par quelque vieil homme participant à un programme de réinsertion sadique. J’avais moi-même peu de respect pour ceux qui se complaisaient dans la facilité, ceux qui avaient l’air climatisé ou des bancs en cuir, ceux qui avaient des femmes de ménage (pluriel), des râpes à fromage électriques et une télé dans la salle de bains, ceux qui se vantaient d’avoir une option politique et une paire de patins de rechange. Ceux que j’appelais, à la cantonade – comme un rugissant écho de l’air du temps – les Petits-Bourgeois.
Et puis, sans nécessairement m’assagir (je n’ai jamais vraiment pas été sage), j’ai comme intériorisé ma colère juvénile et décidé que des coussins et un lave-vaisselle n’étaient somme toute pas logiquement incompatibles avec l’enragement. Qu’on me juge sur mes choix.
C’est sur ce chemin que j’ai découvert l’agréable et en particulier ce moment que je me paye, soir après soir, qui consiste à m’asseoir sur mon balcon (lequel fait face à l’ouest-nord-ouest), vers 17h, pour y lire quelques pages d’un excellent bouquin que je fais semblant de lire, une bière ou un verre de lait à la main, en regardant le soleil estival terminer sa course derrière l’église Saint-Esprit (Masson et 5e). Cheesy, je sais. Mais c’est rudement bon pour le tan et parfait contre le suicide.
Aussi, mon agrément s’en est-il ressenti l’autre jour, lorsque, prenant place sur ma chaise face au soleil couchant, j’entendis force bourdonnement et vis, à 2 m de moi, un essaim de guêpes comportant à vue de nez une quarantaine d’individuses. Elles tournaient autour de mon BBQ, entrant et sortant par les interstices et maintenant que j’étais là, elles s’intéressaient désormais à moi comme une prof de première année s’intéresse à ce monsieur qui flash sa graine à travers la clôture de la cour de récré.
Qu’on me permette de digresser. Il faut comprendre que, plus jeune – pendant cette phase de recherche d’inconfort décrite plus haut – j’avais l’habitude de « tester », souvent à l’aide d’un bâton que je croyais assez long, le comportement des guêpes lorsqu’il m’arrivait de croiser un nid. Cet élan scientifique a abruptement pris fin lorsqu’un jour, je devais avoir 8 ou 9 ans, les guêpes se sont décidées à me montrer qu’un million d’années d’évolution, ça fait du venin très efficace, surtout lorsque la piqûre est en réalité quinze piqûres. Pas de sommeil pendant 2 jours à cause de la douleur. De cet épisode est née, non pas une phobie des guêpes, mais disons une conscience accrue de leur pouvoir de persuasion.
Aussi, laissant rapidement tomber mon plan bière/lecture/vitamine D, je me décidai à entrer dans la maison par la porte la plus proche. Déjà trois guêpes avaient réussi à se faufiler avec moi et l’une réfléchissait à l’existence posée sur ma main. En analysant la situation froidement, je me dis ceci : ok, elles sont plus nombreuses et ont bénéficié de l’effet de surprise; par contre, elles sont regroupées dans un BBQ, ce qui, de mémoire de guêpe, n’a jamais été autre chose qu’une lose-lose situation.
Ça va chauffer pour vous, mes jolies. Un problème se posait en outre : la bombonne de propane se trouvait de l’autre côté du BBQ, opposé à la porte et l’allumeur, comme tout allumeur qui se respecte, ne marchait plus. Il fallait donc que je passe devant le BBQ, ouvre le gaz, ouvre le couvercle, craque une alumette, la jette dans le BBQ et re-rentre dans la maison pour me protéger. Tout cela sans attirer l’attention de ces insectes charognards.
Que faire? Les distraire en siflottant « Ne me pique pas » ? Regarder ailleurs comme si de rien n’était? Utiliser un stunt-double? Finalement, je décidai de me vêtir adéquatement de vêtements longs : des pantalons d’entraînement bien calés dans mes bas rouges, des gants de construction sous mes manches longues, mon hoody mauve, un cache-cou, mes goggles de ski et mes bottes hautes (celles qui me donnent l’air d’une poutre).
J’ai fait un pas à l’extérieur, armé d’une boîte d’alumettes et les guêpes ont tout de suite chargé. C’est lettes des guêpes, il faut se le dire. Elles volent tout croches, font un bruit de marde et sentent mauvais. Elles sont comme l’homme saoûl de la famille des insectes (non, je ne sais pas si les insectes sont à proprement parler une « famille », mais please wikifuck-off!).
Elles me bourdonnaient dessus et une a même failli entrer dans mon cache-cou, la vlimeuse. Mais vaille que vaille, je me suis approché, j’ai ouvert le couvercle – wow, il y en avait plein là-dedans, grouillantes et surprises – et j’ai parti le gaz. Sérieusement, je ne savais pas que les guêpes n’aimaient pas le propane à ce point-là. J’aime bien ça le propane moi. Du moins en petite quantité. Pour une occasion spéciale. Mettons un party à Iqaluit. Mais les guêpes, ça ne leur plaisait visiblement pas puisqu’elles ont comme qui dirait décalissé en rangs serrés, frôlant mon visage et fonçant dans mes goggles. J’ai parti le feu et j’ai burné les retardataires, au grand plaisir de mon sadique intérieur (celui qui deviendra un vieux monsieur qui aiguise des clous, pour ceux qui suivent).
Sur ce, ça sonne à la porte. Purolator, je vois son truck brun du balcon. Je me dis que ça serait drôle d’aller répondre habillé comme ça, genre extra-terrestre ne comprenant pas les saisons ni les sports sur Terre. J’ouvre la porte et, c’est pas le monsieur de Purolator, c’est mon voisin d’en bas qui me regarde avec un drôle d’air et l’oeil droit tout enflé.
« T’as-tu des guêpes chez vous? »
Pas fort sur l’observation le voisin.
« Non-non, je m’en allais m’entraîner… » répondis-je en remettant mes goggles.
Comme vous le savez sans doute, je suis un grand sentimental. Plus souvent qu’à mon tour, il m’arrive de songer à mon enfance, à sa duveteuse insouciance, à son ennui lancinant et à l’ingéniosité Munchauserienne qu’il fallait pour s’en extirper. À cette époque, je pratiquais l’horticulture comme hobby et j’entretenais une grande variété de plantes vivaces, disposées sur un grand rocher situé à l’orée du petit boisé qui délimitait notre terrain. Cette « rocaille », comme je l’appelais dans ma pompe Louis XV, était le terrain d’expérimentation botanique idéal, car il s’y trouvait une bonne variété de sols, du sablonneux à l’organique, et divers degrés d’ensoleillement. J’y ai consacré des heures incalculables, au fil des ans, retournant la terre, repoussant la mauvaise herbe, érigeant des remparts d’ardoise, transplantant chaque année de nouvelles variétés achetées ou volées aux voisins.
Cette rocaille fit ma gloire comme ma déchéance. Parvenu à un âge ingrat, je l’abandonnai entièrement à la nature, ne m’y rendant que pour y signer mon mépris de la flore. Les quelques plants très rustiques qui y survivaient, à moitié étouffés, y déployaient péniblement leurs rares petites fleurs, m’adressant un reproche unanime. Je demeurai insensible à leurs plaintes odoriférantes, leur accordant cependant, magnanime, de ne pas les exterminer avec la tondeuse à gazon.
***
Mais cet abandon cruel n’avait-il pas, lui aussi, un caractère expérimental? Je me rappelle de quelques-unes des plantes que j’y ai vu pousser avant de quitter le nid familial. Des bouquets sans fleurs aux feuilles grasses, des épis semblables au salicaire, mais rouges, des pensées dispersées ça et là, mais surtout, un grand pied d’alouette (delphinium elatum) que j’avais transplanté au tout début et qui subsistait, impassible et magnifique, se fichant de moi comme je me fichais de lui.
C’est en songeant à ses fières hallebardes et à leur barbe mauve et touffue que je fus pris de l’envie d’en transplanter à nouveau dans mon modeste lopin de terre, à M*, il y a trois ans de cela. Depuis, et malgré le manque d’ensoleillement, il n’a pas manqué de fleurir à chaque année, jusqu’à ce qu’il fasse, au printemps dernier, sa première véritable démonstration de puissance. Après une timide percée en mai, sept petites hampes se sont graduellement enorgueillies en juin et une poussée fulgurante à la deuxième semaine du mois produisit de grands épis bulbeux, dont quatre ont éclos au solstice d’été. De mon bureau, je pouvais voir les passants s’arrêter, émerveillés par leur beauté étiolée tenant à quelques ficelles. Je pus constater des premières loges son magnétisme auprès la gente féminine. J’ai même vu un couple s’arrêter tout net devant et commencer à se frencher, tandis que j’essayais de m’éclipser derrière l’écran de mon ordinateur.
Mais à la St-Jean il a plu, ce qui a fait s’affaisser les quatre tiges sous le poids des fleurs mouillées. Je les ai donc coupées et mises dans un vase sur la table de la cuisine. Quétaine jusqu’au bout. Trois autres subsistaient sur le plant, dont deux assez considérables pour susciter une nouvelle vague d’admiration et de nouveaux tripotages.
Elles s’affaissaient bientôt. Cette fois, au lieu de les mettre dans un vase, je décidai de les laisser là, jugeant que je pourrais les conserver plus facilement jusqu’au premier juillet, date à laquelle ma nouvelle coloc Russe devait emménager. Placées dans la cuisine, elles feraient bon accueil.
***
Une foule de symboles et d’usages se rattachent au monde floral dans chaque culture, et les Russes n’y font pas exception. À la date prévue, E* vint faire une visite de sa chambre. Tandis que nous discutions de bouddhisme, de St-Pétersbourg et de films réalistes, elle porta mon attention sur le vase et me demanda s’il était survenu quelque malheur dans ma famille. Surpris, je m’enquis de ce qui l’induisait à penser une telle chose. Elle m’informa de la coutume de son pays qui veut que l’on offre un bouquet constitué d’un nombre de fleur pair à un proche dans le deuil, et impair dans les circonstances joyeuses ou romantiques. Le mien était composé des deux épis que j’avais conservés la tête en bas dans mon jardin. Elle croyait donc à la perte d’un proche. Amusé, je lui assurai qu’il n’en était rien.
Tombe un perce-oreille (forficula auricularia) du bouquet. Surpris et un peu dégoûté, je m’efforce d’insister sur la caractère inoffensif de cette petite bête, pour ne pas alarmer E*, en robe et talons hauts, tandis que je cherche une guenille pour m’en débarrasser. À peine ai-je le temps d’écrapoutir la bibitte que j’en vois une autre choir sur la table et se mettre à persévérer dans son existence. Décidément, elles se sont données rendez-vous! Il va me falloir une tapette à mouche, n’est-ce pas, et comme je me dirige vers l’endroit où je range cet indispensable outil, j’entends ma compagne s’écrier « Gospadi! Ikh niéckolka! » (oh mon Dieu, y’en a foule!). Et de me retourner pour constater qu’en effet, le fine-lame de la tapette que je suis risque fort de se retrouver impuissant devant le nombre. Ainsi donc, le charme opère même sur ces bestioles, qui s’y rassemblent en lek pour faire leurs saletés! En voilà une autre qui dégringole sur la table. Sur insistance de mon amie, je me résous à tout jeter dehors, heureux qu’elle ne se soit pas enfuie en courant et en criant.
Redoublant d’artifices oratoires, je parvins à lui faire oublier cet événement horrifiant et étrange. Elle repartit en me laissant le loyer; j’avais passé le test.
***
Dehors, il ne reste plus qu’une seule tige en fleur sur ce plant, modeste, mais jolie. Elle ne suscite plus d’envie ni d’élans amoureux. La regardant de mon bureau par la fenêtre, je me fais penser à Ray Bradbury, trouvant dans mon mobilier des prétextes à raconter des histoires de bonnes femmes.
MIAMI – Des fidèles, qui ont suivi une pratique présentée comme conforme à une religion traditionnelle africaine par un homme de Miami, sont tombés très malades après avoir ingéré le mucus d’un escargot géant africain, perdant du poids et sécrétant d’étranges grosseurs dans le ventre.
Les autorités fédérales américaines ont perquisitionné en janvier chez Charles Stewart, après avoir reçu des plaintes. L’homme n’est pas poursuivi au pénal mais les procureurs et les agences nationales et fédérales de l’environnement ont ouvert une enquête, l’escargot géant africain étant interdit aux Etats-Unis sans autorisation spéciale.
Les experts estiment que cette espèce dévaste les nouveaux écosystèmes dans lesquels elle s’installe. Sa taille peut atteindre les 25,4cm de long. Il est même capable d’ingurgiter du plâtre. Hermaphrodite, ce type d’escargot produit spermatozoïdes et ovules et peut donc se reproduire tout seul.
Charles Stewart a expliqué au « Miami Herald » ne pas avoir eu d’intention de nuire, ces escargots étant utilisés chez lui lors des cérémonies de guérison. Son mucus contient en effet des substances qui seraient utilisées en pharmacologie.
«Kilgore Trout avait écrit une nouvelle, dont le sujet était un dialogue entre deux micro-levures. Celles-ci discutaient ensemble des buts essentiels de l’existence, tout en mangeant du sucre et en étouffant dans leurs excréments. Du fait de leur intelligence limitée, elles n’arrivaient jamais à comprendre qu’elles étaient en train de fabriquer du champagne. »
- Kurt Vonnegut Jr, Le breakfast du champion

- Jean Le Hardi, botaniste explorant l’Afrique au 12ième siècle
C’est incroyable !
Mon mûrier se porte à merveille !!! Pour honorer cette beauté si difficile à atteindre, j’ai décidé de me comporter décemment. La ville m’a d’ailleurs envoyé un message assez clair : « Monsieur, si vous ne cessez pas d’être aussi désagréable avec nos préposés, et si vos lettres continuent de contenir un nombre aussi impressionant de jurons, nous devrons imposer des sanctions. »
J’avoue, j’ai pris peur, mais je me suis aussitôt calmé. Il faut dire que mon mûrier est simplement magnifique ! Plein de fleurs et d’une vie que je n’aurais jamais imaginée…. Les insectes sont presque tous partis, sauf ces magnifiques vers de terre qui sont si doux au toucher…
La ville m’a averti que si je continuais à vouloir mettre des pesticides dans mon jardin, elle entreprendrait des actions. Je n’ai pas vraiment écouté ce que le huissier – un homme de petite taille qui parlait plus fort qu’à l’accoutumée – me disait. Mais j’ai tout de suite réalisé l’absurdité de ma démarche.
À l’époque j’étais en colère et je ne saisissais pas la diversité des sentiments qui m’habitaient. En fait, j’ai toujours beaucoup aimé la ville où je vis et mes voisins sont mes amis. Les mots si durs que j’ai utilisés n’étaient que les reflets d’un être qui ne voulait pas grandir, d’une personne qui était socialement et humainement en retard sur les autres, d’un être qui refusait de voir ses propres faiblesses et qui fabulait celles des autres. Mais grâce au Docteur Choubadaoui, j’ai compris que j’étais à cette époque un être frustré, solitaire et misogyne…
Ça fait maintenant presque que six mois que je prends malgré moi ces délicieuses pilules bleues. Je suis maintenant un être épanoui qui se satisfait de peu. En fait, depuis que les gens de l’hôpital me permettent de manger des trucs durs, je me sens vraiment pleinement satisfait et je ne cesse de me répéter que « Je mange du dur » !!!
Maintenant, enfin, ma vie fait du sens !
Les lycoses pendulaires ont l’instinct grégaire très développé. Elles chassent en groupe, courant à toute allure sur leurs huit pattes velues à la recherche de proies qu’elles dévorent ensemble, se partageant les mandibules et les élytres. Elles dorment entassées les unes sur les autres pour se tenir au chaud. Elles se partagent les mâles, copulant l’une après l’autre avec ceux qu’elles parviennent à attraper avant de les dévorer. Il arrive pourtant que l’une d’entre elles, sans justification, alors qu’elle est encore jeune et agile, que ses pattes sont toujours solides et ses yeux brillants, décide de s’éloigner du groupe. Elle grimpe alors dans un buisson ou le long de la tige d’une fougère, tisse un fil et se laisse pendre à son extrémité, oscillant comme un pendule. Elle ne se nourrit plus. Elle replie ses huit pattes contre son corps et se laisse lentement mourir. C’est le célèbre entomologiste albanais Thrank Spiroberg qui remarqua pour la première fois cet étrange comportement chez cette espèce rare d’arachnides. Étendu sur un tapis de feuilles mortes, il passa de longues heures à observer l’oscillation d’une lycose au bout de son fil. Il s’agit en quelque sorte d’un suicide, mais les arachnides peuvent-elles connaître le désespoir? Qu’est-ce qui justifie ce comportement bizarre? Homme de terrain, Thrank Spiroberg décida d’imiter le comportement des lycoses pendulaires. Il monta dans un arbre, attacha une solide corde à une de ses branches, la noua à son pied, se lanca dans le vide et resta ainsi pendu, se balançant lentement au bout de sa corde. Le sang lui montait à la tête. Le vent soufflait sur son visage. Des mouches se posaient sur son corps.
Sa simple présence réjouit
L’oeil, la lune, les lèvres
de l’ermite, obélisque :
c’est dans un poème. Moustache
lit le soir à la Bibliothèque nationale.
Le chat Moustache.
Une poésie séduisante,
sensuelle et étrange à la fois.
Et Moustache disparaît
dans un réduit secret
grâce à un couloir dissimulé chez lui.
Il se lève et se dit à part soi :
soyons mystérieux.
Mystère = succès.
Des semaines de recherche en vain
jusqu’à ce que Moustache réapparaisse.
Le public est ému,
curieux : où était le chat, Le chat
disparu, revenu. Moustache
sourit incompréhensiblement.
« Je visitais le paramonde », explique-t-il.
Pendant ce temps-là, en Chine,
pendant ce temps-là, au Danemark,
des gens se téléphonent.
Une stratégie de communication qui réussit.
Moustache
exhibe ses bouts de spiritualité, parfois.
On veut être près de lui.
Assis quelque part, Moustache est assailli de questions.
Ou dans une voiturette
quand il traverse
en pleine nuit une foule d�admirateurs.
Sa simple présence réjouit les peuples de tous les pays
qui l’accompagnent
en scandant
son nom à l’unisson.
Robodrigue, 3 décembre 2007
Enregistré dans :Entomologicae Bestiare, Le non apprivoisable et le non domesticable
Camarade assoifé d’excellence, toi qui fait face à l’adversité sans broncher, toi qui tient un budget serré, qui arrose ses plantes selon un système élaboré grâce à un merveilleux livre sur l’entretient des plantes, toi qui remet tes travaux à temps, qui ne se fait jamais prendre dans une ruelle sans capote, toi qui n’a jamais recours au mensonge pour garder un semblant de dignité! Sache que je suis ta contre partie oisive qui ceuille le fruit où elle le trouve, constament prise dans un monde où les valeurs sont inversées: un labyrinthe obsessionel dans lequel je mets en jeux ma stabilité émotionnelle et psychique à chaque réveil, à chaque pas, à chaque parole… à chaque pensée, chaque idée.
Mon délire ardent assumé et vécu me pousse autant à l’héroïsme qu’à la couardise; de ce citron on presse autant le nectar des dieux que de la petite pisse pour le vent. C’est pourquoi j’ai découvert le merveilleux monde des combats d’animaux sur Youtube, on y trouve à la fois des tigres contre des lions tout comme un boa contre un crocodile, le choix est tien l’ami. Des combats d’animaux je suis passé aux croisements d’animaux (Voir le liger, à la fois tigre et lion, et le zhorse, à la fois cheval et zèbre) et par désoeuvrement je suis passé à l’étape ultime: j’écoutes des vidéos où des chats parlent! Laissant mon travail de côté, j’ai observé des chats parlants pendant une bonne heure, pourtant la seule chose qu’on a pu faire dire à un chat jusqu’à maintenant c’est “Hello”… Les lèvres tremblante je répètais ce mot en même temps qu’eux, comme hypnotisé par leur volonté à dépasser la chatitude pour pouvoir atteindre le spleen de l’humain.
J’aurais voulu leur faire comprendre que la condition humaine en est une beaucoup plus humiliante que celle du chat, qu’ils devraient se contenter de leurs petites vies de chat, que tout cela était voué à l’échec… que c’était vain. Je me suis levé, je me suis allumée une cigarette, j’ai pleuré un peu et je suis revenu à mon travail comme j’aurais dû faire depuis bientôt une semaine. Je ne passerai pas à l’étape suivante : les chiens qui parlent.
J’étais allé en randonnée dans les alpages savoyards. Au loin, des brebis broutaient sur leurs pâturages. J’avais trop lu F’murrr et imaginais ces ovins concoctant quelque plan machiavélique pendant que le chien de berger fabriquait des automates à l’effigie de René Descartes. Je marchais d’un bon pas, fredonnant gaiement (sur un air connu) : «La-la-la-hip-la-ya. La-la-la-hip-la-ya…» en espérant croiser une bergère en mini-jupe, objet de mes fantasmes les plus fous. Là, derrière une butte, je crus entendre quelque chose bouger. Peut-être s’y cachait-elle, la mignonne, la jouvencelle des montagnes ? Je m’approchai discrètement, furtif comme le renard, vorace comme le jaguar, et – vlam ! – je bondis derrière la butte, prêt à saisir et à croquer, mais ne trouvai âme qui vive. Derrière la butte, point de chair fraîche, mais l’ouverture d’un terrier, creusé sur son flanc. Terrier de lièvre ou terrier de marmotte, néophyte en la matière, je n’en savais rien. Je repris donc ma marche, mais en silence et le pas mal assuré. Inquiet, je me sentais suivi, traqué, épié. Je ramassai un bâton, long, dur et noueux, une houlette devant me soutenir dans ma marche, comme une troisième jambe. Je la tenais le poing serré prêt à l’employer pour me défendre et faucher la bête d’un puissant coup de son bois sec. Je n’étais pas en sécurité. N’avait-on pas réintroduit des loups dans la région ? Là, derrière un buisson, une ombre fugitive ; je fis comme si de rien n’était. Plus loin, dans l’herbe longue, quelque chose bougeait ; j’accélérai le pas. J’étais décidément traqué, mais préférais inverser les rôles et, de proie, devenir prédateur. Je marchais en regardant droit devant pour éviter de trahir mes intentions et – vlam ! – je sautai derrière un arbre où j’avais entendu l’ennemi bouger et je la vis, la sale bête, l’infâme, le grugeur de montagnes, la marmotte, au moment même où elle courait se réfugier dans son terrier, rampant comme la limace, vicieuse comme le serpent.
Je pris le chemin le plus court pour retrouver le refuge, l’halte de randonneur, où j’avais prévu de passer la nuit. Elle ne cessèrent de me suivre, parcourant leur vaste réseau de terriers pour ressurgir ça et là, pointant la tête ou le museau, me narguant du regard, en voulant sans doute à mon pot de beurre d’arachide crunchy-croquant Kraft et plus encore à ma santé mentale.
Je dormis très mal et fis un rêve – un de ces songes aux images claires et fortes qui marquent l’imaginaire. J’entrais dans un aéroport vêtu d’un ample manteau de berger, un chapeau à large bord sur le crâne et un bâton de marche à la main. Je m’avançais dans la foule, au milieu des têtes coiffées de turbans, de casquettes des Red Skins et de kippas, et j’ouvrais grand mon manteau duquel jaillissait une horde de marmottes sanguinaires, leurs corps ramassés semant la cohue dans la foule terrifiée.
Je suis revenu à Montréal et les marmottes ne me quittent plus. Les pores de ma peau sont les entrées de leurs terriers ; elles circulent dans mon réseau sanguin. Je suis un alpage vivant, un sommet ambulant, mon nez est un pic, mes épaules sont des vallées. J’ai depuis longtemps renoncé à apprivoiser l’inapprivoisable et cohabite avec cette vermine qui habite ma chair, qui y hiberne, qui s’y reproduit. Parfois, je rêve qu’une meute de marmottes me suit pas à pas, guidée par la musique de mon pipeau. La nuit, je suis le meneur de marmottes qui sème la mort avec sa horde, mais je me réveille le matin en me grattant frénétiquement la peau, comme pour les chasser, elles qui ont fait de moi leur territoire, leur seul lieu de séjour, leur domaine. J’ai tenté de me réfugier loin d’elles, dans un espace utopique, un Nirvana rationnel expliqué par la science, un refuge imaginaire auquel je parviendrais, par la force de ma volonté, à donner la consistance d’une forteresse, mais rien n’y fait. Il n’existe pas de lieu inaccessible aux rongeurs. Ils rongent, ils grugent, ils creusent, ils grimpent, en moi, tout autour, où que j’aille. Je me suis résigné : ces marmottes ont occulté ma vie ; je n’existe plus que pour elles. Nous sommes indissociables et, bien qu’elles me fassent souffrir, je suis grâce à elles olympien comme la montagne et j’espère, bien que rongé de l’intérieur, avoir la pérennité du plus solide des rochers.
J’imagine que vous avez remarqué? Ben oué : l’osti d’été de marde est teurvenu.
Vous n’aviez pas remarqué?
Tant qu’à mouè, c’est soit, 1) que vous êtes des estis d’aveugles de marde, tellement pognés dans vos estis de problèmes d’aveugle que vous vous fiez même pus su’ votre criss de nez quand vous sentez que la marde a fini de dégeler depuis deux mois, pis que les criss de lilas (ces arbres de fifs pour bourgeois décâlissés) ont même commencé à tellement pourrir que ça sent comme dans’ cave de votre mon’oncle, le vieux ciboire qui fait son propre vin;
Ou soit, 2) que vous êtes des sacrament de schizophrènes dégénérés, même pas capables de sortir de chez vous deux minutes, à part pour aller acheter du manger pour vos 9 chats, toujours en train de frotter votre osti de bol de toilette pour le faire briller pareil comme dans l’annonce même si vous chiez dans des ziplocs depuis 10 ans parce que c’est supposé empêcher les bactéries de vous manger le cul! En passant, p’tite nouvelle les gars : y a pas personne qui vous mangerait le cul, criss de losers-sans-but!
En tous cas, l’été est là viarge, c’t’un osti de fait! Que j’entende pas une criss de météopleureuse de TVA venir me dire que “l’été ça commence juste le 21 juin à 23h32, c’est donc pas encore commencé, même s’il fera tout de même très-très beau demain sur tous nos secteurs Pierre” Criss d’estie de salope pareil, non? Elle vient à tous les jours nous dire jusqu’à combien on peut espérer être heureux le lendemain – genre “il fera beau, profitez-en bien quand vous sortirez du bureau Pierre!” ou “malheureusement il pleuvra sur tous nos secteurs, c’est une journée qu’on doit oublier Pierre ou alors on n’oublie pas le parapluie, hihihi!” – et elle pense pouvoir nous impressionner parce qu’elle est capable d’aller se branler sur internet en regardant Hubert Reeves expliquer pourquoi l’été commence le 21 juin?
No fucking way! Qu’elle aille en enfer se faire enculer 100 fois par le débile volant qui passe sa vie dans le criss d’hélicoptère de TVA à’ marde! J’espère qu’ils vont finir par en acheter un autre criss d’hélicoptère (j’sus sûr qu’ils vont l’appeler TVA-2, estie de gang de sans-avenir), pis qu’y vont filmer le crash du premier avec le deuxième! Comme ça au moins on rirait.
En tous cas, l’année passée, j’ai eu beau appelé à’ ville, paraît qu’on peut pus utiliser d’insecticide pentoute! Tu parles d’une astie de belle affaire!! Si vous me permettez (mais anyway je m’en contrecâlisse), je vais dire ce que je pense : c’t’une tabarnaque de RÉ-GLE-MEN-TA-TION DE DÉ-BI-LES PRO-FONDS!!!!! Ils veulent une ville propre, bien entretenue, mais ils sont prêts à laisser la vermine pis les astie de chenilles prendre le dessus! J’suis peut-être prêt à comprendre qu’asteure, on puisse pus laver son driveway avec de l’eau (ben non, maintenant on l’lave pus : on l’époussette!), mais des asticots, baptême! Des larves de mouches-à-marde, des fucking insectes nuisibles!! Pourquoi ils nous font ça? Moé je suis comme vous, criss de gang de sans-succès: j’exige des réponses!
Passe que moé, j’ai un mûrier à protéger, tabarnane! Un mûrier! Pas un esti d’arbre de tapettes comme des pommiers ou des astis de plants de tomates! J’ai-tu l’air d’être une vieille criss d’Italienne à’ r’traite qui désire faire pousser de l’asti de basilique qui sent la noune à l’ombre de son astique d’air de beu de vieille chèvre? C’est exactement ça: pas pentoute.
C’est quoi qu’ils veulent les ostis de la ville? Que je fasse pousser des criss d’émérocales pas-regardables qui fleurissent 22 secondes pendant que tu prends ta douche? Des calvaire de rhododendrons qui poussent même si on les haït à chaque seconde parce qu’y sont lettes pis qu’on leur prouve en kickant dessus une fois de temps en temps? Des saint-crème d’astibes de plantes de losers qui sont toutes contentes même si tous les ostis de chats du quartier pissent dessus 24/7? Quoi d’autres encore? Des fucking roses tant qu’à y être? Des trèfles? Du muguet? De la tourbe criss?????!!!!??? Y pourrait pas mettre le pied dehors une fois de temps en temps, les espèces de pousse-trombones de la ville? Peut-être qu’y en verraient des mûriers, peut-être qu’y comprendraient que c’est des plantes délicates, nobles, belles et qui MEURENT à cause des criss de limaces de tabarnak!
Bon, faut que j’avoue, y va un peu mieux mon mûrier depuis que j’y mets du vinaigre pour tuer les asties de larves de limaces de marde. Mais franchement, je connais personne qui vivrait toute sa vie sur du criss de vinaigre (à part peut-être votre osti d’oncle dégueulasse qui est le seul à boire son criss de vin de marde). Mais à part lui, je vois personne.
L’année passée, j’ai eu quatre mûres. Pas cent quatre, juste QUATRE, criss de blokes! C’t’année, j’espère en avoir pas mal plus. Je me suis fais couper mon B.S. par les smattes à ‘ttawa, supposément parce que j’aurais un mauvais comportement avec les préposés au téléphone. Anyway, j’espère compenser en vendant des casseaux de mûres dans les ventes de garages de mon quartier (ben oui, moé je vends des affaires dans les ventes de garages, pensez-vous vraiment que je suis assez cave pour acheter leurs cochonneries?).
Faique, j’ai jusse une affaire à te dire champion : si tu vois des criss de mûres sales, toutes mangées par les vers dans une vente de garage, t’es mieux d’en acheter mon écoeurant-sans-coeur!
Y a ben des asties d’limites à se faire fourrer par les Américains, viarge!
Mysterious, 20 juin 2007
Enregistré dans :Mourir au Canada, Entomologicae Bestiare
J’aime le lit car c’est le seul endroit où, comme le chat,
je puis faire le mort en respirant tout en étant vivant.
- Arthur Cravan
Elle m’avait fait couler un bain. Depuis combien de jours ne t’es-tu pas lavé ? Je ne lui avais pas répondu ; elle avait claqué la porte en partant. Étendu sur le lit, je me laissais bercer par le rythme de ma respiration. Elle n’allait pas être de retour avant la nuit tombée ; j’allais m’assoupir et somnoler doucement. J’étendis le bras pour tourner au maximum le bouton du calorifère fixé près du lit. L’appareil ronronnait en chauffant. Mon bras pendait le long du matelas. Je rêvais des des tropiques. Elle, elle n’avait cessé de me vanter le Saguenay. Elle y était née et rêvait d’y retourner. Elle y avait ses racines, ses amis, sa famille. C’était arrivé presque par hasard : on lui avait proposé du travail à Chicoutimi, un emploi dans son domaine, une nouvelle entreprise qui devait revaloriser la région, une offre qu’elle ne pouvait refuser. Je l’avais suivie. Par amour, sans doute.
Je me rappelais la jungle à Tikal : son climat torride, sa végétation luxuriante, les cris des singes hurleurs… J’avais grimpé au sommet d’une pyramide maya ; prétextant la fatigue, elle ne m’avait pas suivi. L’édifice émergeait au-dessus des arbres. J’étais seul. Autour de moi s’étendait une mer de verdure, la jungle à perte de vue. Un soleil de plomb me tapait sur le crâne. Il me semblait que ma chair fumait et que j’avais la tête auréolée de lumière. J’étais petit sous le soleil, mais me sentais immense : il n’y avait que le ciel, la jungle et moi. J’avançai les bras, les tendant vers le soleil, comme pour l’enlacer. La tête levée vers le ciel, je laissai mes yeux se fermer. Le monde était rouge sous mes paupières. Je ne voulais pas être ailleurs. Ce sont des pas sur l’escalier qui me rappelèrent ce que j’étais. Un groupe de touristes grimpait la pyramide. M’avait-on vu ? Je laissai mes bras retomber contre mon tronc. J’avais un peu honte, comme si j’avais été humilié : j’appartenais décidément à l’espèce humaine. Un premier touriste me rejoint au sommet, le pas lourd, le souffle court et le t-shirt imbibé de sueur. Il fut bientôt suivi d’une série d’autres. L’un d’eux tenait un caméscope à la main. Il filmait ses pairs qui riaient fort en prenant la pose devant le paysage. Ils s’entassaient à mes côtés, s’agglutinant, formant une masse bruyante et suante. Un bras frôla le mien. Je me souviens encore du contact de sa peau moite contre la mienne. Ce jour-là, j’eus des envies génocidaires ; aujourd’hui, je ne souhaite que peu de chose, savourer l’inactivité, peut-être.
Elle était partie travailler. J’avais la journée devant moi, mais savais qu’elle allait revenir le soir venu. Elle allait entrer dans l’appartement en emportant avec elle l’air glacé du mois de mars au Saguenay. Nous nous étions rencontrés sur une terrasse à Montréal, rue St-Denis, et étions partis pour l’Amérique latine l’automne venu. Auberges à bas prix, escapades dans la jungle, cocktails sur la plage, plongée sous-marine… Nous ne justifions pas nos actes et passions d’un pays à l’autre comme si chacun était le nôtre. Dis-moi chérie, pourquoi ne sommes-nous pas restés sous le soleil du Paraguay ?
J’avais la journée devant moi, mais elle allait revenir. J’entendais déjà ses reproches : Tu ne sors jamais, si au moins tu te lavais, tu ne portes même plus de sous-vêtement. La chaleur montait dans la pièce et je commençais à suer. Lorsqu’elle allait rentrer du travail, je savais qu’elle allait baisser le chauffage et m’obliger à me lever pour changer les draps du lit. La veille, sa main avait, ce faisant, frôlé mon bras ; notre premier contact physique depuis plusieurs jours, ses doigts froids contre ma peau. J’avais frémi. La dernière fois que j’étais sorti avec elle, nous étions allés au centre-ville de Jonquière. C’était par une nuit glaciale, mais, dans les bars, paraît-il, l’ambiance était chaleureuse. Je me souviens d’avoir aperçu, à travers une fenêtre givrée, une motoneige qui roulait sur la rue principale.
Elle allait revenir. Des reproches, encore : Tu n’as plus vingt ans, il faut penser à ton avenir, as-tu consulté les offres d’emploi ? Trouver du travail à Chicoutimi avec un bac en anthropologie : j’allais finir pompiste ou commis de dépanneur. Et puis, avais-je vraiment envie de travailler ? Je n’espérais rien. Je ne m’inquiétais ni de mon avenir ni de ma survie. Étendu dans mon lit aux draps imbibés de sueur, j’étais assis sur la plage sous un soleil brûlant : des poissons scintillaient parmi les vagues, un gros crabe s’était figé à quelques mètres de moi, la sueur perlait sur mon front, je respirais doucement. Pourtant, ce jour-là, je ne parvenais pas tout à fait à me détendre. Chérie, dis-moi, quand retrouverons-nous le soleil des tropiques ? Elle allait revenir et j’anticipais son retour. Peut-être devais-je faire quelques concessions ? De ma chambre, je pouvais voir la porte entrebâillée de la salle de bain. Quelques mètres seulement ; j’envisageai de m’y rendre en rampant. Je m’imaginais à plat ventre sur le plancher grinçant, me prenant pour une tortue de mer, les bras et les jambes allant et venant dans la poussière, puis je me dis que, tout de même, ce n’était pas raisonnable, et je m’assis au bord du lit. Sur le mur, elle avait accroché une photo où nous posions tous les deux sur les rives du lac Atitlan. L’image me semblait factice ; nos dents étaient trop blanches et le ciel trop bleu, mais pourtant, tandis que je nous revoyais tous les deux, posant l’un à côté de l’autre – je dois le reconnaître – elle me manquait un peu. J’avais le goût d’elle, mais sa vie allait à toute allure et je ne savais comment la retenir. Elle courait vers l’avenir alors que je l’aurais bien gardée près de moi. Nous aurions fermé la porte de la chambre, monté le chauffage au maximum et nous serions collés l’un contre l’autre, nos sueurs se mélangeant comme pour former un adhésif : nous nous serions enfermés dans un cocon et aurions hiberné, ensemble, loin du monde. À l’heure qu’il était, elle devait déjà être au travail. Elle appelait des clients, répondait à des courriels, faisait la promotion de son entreprise. Certains jours, elle prenait même sa voiture pour traverser le parc des Laurentides et se rendre jusqu’à Québec y rencontrer des gens d’affaires. L’aller-retour en une journée ; elle me l’avait dit. Elle était fraîche et vive, jeune et dynamique, prête à faire sa vie en société ; je l’avais préférée étendue sur la plage à mes côtés. Je revoyais les lunettes fumées posées sur son nez et les goutelettes de sueur qui reluisaient sur sa peau. Ici elle ne se consacrait qu’à son travail ; elle avait de l’ambition, paraît-il, et n’avait pas de temps à perdre. Moi, je pouvais me contenter de prendre un bain. Après tout, elle ne m’avait rien demandé d’autre. J’hésitais pourtant à le faire. Sur un mur de la pièce, une lézarde s’étirait du plafond vers le plancher. De jour en jour, elle semblait plus longue, mais ce matin-là, je croyais la voir s’allonger, presque imperceptiblement. Je fermai les yeux et pensai à ces insectes qui devaient reposer à l’intérieur du mur, blottis dans la laine minérale. Je les imaginai se réveillant avec le printemps et élargissant la lézarde avec leurs petites pattes pour se glisser dans ma chambre, puis je me dis que c’était peu probable, que ce n’était là qu’une image. Je ris tout bas et me levai. Mon sexe pendouillait entre mes jambes. Je fis quelques pas jusqu’à la porte de la salle de bain que je poussai d’une main en m’appuyant de l’autre sur son cadre. Devant moi, un miroir couvert de buée me renvoya mon image trouble. Cela aussi me fit rire. Il faisait très chaud dans la pièce. L’eau du bain devait être brûlante. Je voyais la vapeur s’en élever ; m’y plonger tout de suite ne serait pas sage. Il s’agissait d’une baignoire à l’ancienne, perchée haut sur pattes, dont l’émail s’écaillait à plusieurs endroits. Sa cuve était creuse, mais peu longue : j’aurais pu m’y plonger tout entier, mais seulement les jambes repliées. On aurait dit un curieux animal. Il me rappela le lit animé de Little Nemo marchant sur ses pattes extensibles. L’air était vaporeux et la chaleur me montait à la tête. Je fis un pas dans la pièce puis me laissai glisser contre le mur ; mes fesses se posèrent sur le carrelage. Si, dans les hauteurs de la salle de bain, l’air était torride, son plancher restait relativement frais. Moi qui avais tant rêvé des tropiques, je m’accomodais alors d’une température plus douce. Je courbai la tête et laissai mes paupières retomber sur mes yeux. Je ne pensais plus trop à prendre un bain, mais me revoyais, semblablement assis, contre un rocher, près d’une lagune du Yucatan, bercé par le clapotis des vagues, avec toi, il n’y avait pas si longtemps. Je sentais le sang couler dans mes veines et m’entendais respirer doucement. J’entrouvris les yeux et mon regard glissa lentement sur le carrelage. Sous la baignoire s’ouvrait un petit univers, un espace à part. Je m’étendis à plat ventre et rampai jusqu’à elle. Sous sa cuve, entre ses pattes, s’étaient accumulés de petits tas de poussière auxquels s’entremêlaient des cheveux. Je les tâtai du bout des doigts ; ils étaient un peu poisseux. Une légère odeur de moisissure me monta au nez, sans me déplaire. Si l’eau du bain devait être brûlante, l’espace qui s’ouvrait sous lui offrait une température plus tempérée. J’y étendis mes deux bras et y posai mes mains à plat, les doigts écartés, semblables à des étoiles de mer. Ma cage thoracique se pressait sur le carrelage à chacune de mes inspirations. J’avais placé mon menton sur le plancher, comme un pillier soutenant ma tête à l’angle de mes deux bras. Les yeux grands ouverts, j’avais devant moi un petit monde que j’explorais du regard. Bientôt, je pus voir des poissons d’argent se glisser entre mes doigts.
La mode va et vient, nous surprend sans cesse. La casquette est honnie de tous, puis – soudain – redevient d’un chic fou. Seuls de rares survivants de l’ère new wave portent des converses et – vlan ! – la jeune première de votre classe les chausse fièrement. Il est grand le mystère de la mode. Pourtant, certains de ses aspects les plus inusités peuvent être expliqués par la science. Sortez vos microscopes de poche intégrés à votre nouveau ipod et venez scruter avec moi le monde infinitésimal.
Le myriapode labial est une sorte de minuscule mille-pattes translucide. Cet insecte se reproduit dans les aisselles de différents mammifères de sexe mâle. Il semble que Montréal soit depuis peu victime d’une épidémie de myriapodes labiaux. Ces insectes presque invisibles rampent sur nous. Nous en écrasons tous les jours à notre insu. L’existence de ces entités primaires est mue par un instinct unique qui les pousse à quitter leur aisselles natales pour ramper jusqu’aux visages des mammifères sur lesquels elles ont vu le jour et se glisser subrepticement au-dessus de leurs lèvres, juste sous leur nez (ou leur nombril, mais c’est une autre histoire). Là, leurs pattes microscopiques se plantent dans les pores de la peau de leur victime et le myriapode labial ne bouge plus et ne bougera plus, statufié. Des poils pousseront peu à peu sur son corps translucide, presque invisible, et l’insecte deviendra moustache, à la gauloise, à la Lénine, à la Charlot… Ces insectes sont inventifs, voire facétieux, et aiment laisser pousser leurs poils en une large variété de couleurs et de longueurs. Leurs victimes s’acclimatent souvent assez bien à cette subtile modification de leur apparence, la croyant le fruit de leur propre volonté (ou absence de volonté). Ils entretiennent leur moustache, ils la flattent du bout des doigts ; ils en sont fiers. Le mammifère et le myriapode labial vivent en parfaite symbiose jusqu’au jour où – sclac ! : le rasoir.
On raconte que Saddam Hussein, habile dictateur, cultivait les myriapodes labiaux afin qu’ils infestent son pays. Ainsi, son peuple portait comme lui la moustache et se retrouvait dans son image. Il semblerait, par ailleurs, que certains myriapodes dégénérés ne se figent pas à l’emplacement prévu ou préfèrent s’établir sur une victime femelle. C’est ainsi qu’un soir je fus stupéfait de découvrir entre les seins d’une gamine, une rangée de longs poils roux, à l’Écossaise. L’étude du minuscule est sans issue.
Un matin de grand soir
un lézard décharné
bondit de sa chaire
sur sa proie désarmée
D’un spasme de géant
la bête s’est trouvée
le visage ruisselant
su’l prélart étoilé.
Où il est explicité comment le karma frappe le brave Mysterious, ceci étant illustré grâce à force images tirées du bestaire reptilien, le tout dans une grammaire dégénérative.
Habitat
Mysterious qui, pour être – en cela égal à lui-même – Mysterious, n’en demeure pas moins, comme un dieu secret ou un fidèle ténia, intime, sis à même notre substantifique moëlle, nous cannibales ou même autophages, nous entre-lisant et nous entre-glosant tous : oui !
Niche
Ou bien, cela est, d’une manière que force spécialistes tentent en vain d’éclaircir chez un animal à sang chaud, une impassibilité qui le rend presque invisible, distant, immobile mais non pas moins à l’affût, tel l’iguane sur la pierre chaude, là-bas sur cette île lointaine, où le son de la nature est un sifflement. Sssss.
Et c’est là que nous le trouvons, nu au soleil, dardé de vitamine D, insouciant et sévère, dans ce contexte aride et pourtant idyllique, avant la saison du rut.
Reproduction
Étant lui-même sur le point de se reproduire – et l’on ne saurait dire si ce sera par accouplement, ou bien si, en cela toujours économe et ingénieux, ce ne sera pas plutôt par la mitose.
a ) conjonction / disjonction
Et (et !) postulons dès lors que cette dernière méthode est en effet une issue inévitable, car il est grand, et peut-être un peu pléthorique est le mystère, si bien qu’une caryocinèse est inévitable ; la noce juvénile sera suivie d’un été prolifique (gras !)
Mais (mais !) Entretemps, ses humeurs bilieuses s’affèrent à récurer son tissus caverneux (il s’agit de matière grise avec des galeries), alors il est de mauvaise écaille et disposé au cynisme, Nism un peu peut-être – il – comme un caméléon…
Miracle
Regardons attentivement… sa narine tressaille, ses sourcils serpentent, une oreille papillotte ; il devient flou. Tranquillement, mais sûrement, Mysterious accompli son cycle vital, oui, il se dédouble d’abord, trois reins, puis quatre (les enchères sont ouvertes), son encéphale aussi, et le voilà siamois (fichtre, cela lui fait deux amygdales !) et une caisse de douze à la place du six-pack – quel athlète – et avant même que nous assistions au miracle, cette phrase prend fin.
Et avec elle, cette fiche.