Les cartes géographiques donnent du territoire l’impression d’un espace concret, aux repères précis et aux limites établies, mais il suffit parfois de poser le pied hors des sentiers battus pour que tout bascule.
À cheval sur ma bécane, je dévale à toute allure la côte Berri (je roule si vite que le ciel devient rouge). J’attache mon véhicule au premier poteau d’acier venu, je passe ma main sur mon front pour en retirer la sueur et je m’engouffre dans la station d’autobus voyageur, juste à temps pour attraper Poule de luxe et Fonny Gozier qui s’apprêtent à partir mourir ailleurs au Canada. Ils me filent les clefs de leur appartement, tout juste acquis à Saint-Henri, m’embrassent chaleureusement (leur amitié m’émeut – je suis un tendre) et disparaissent valise en main dans leur autobus. J’ajoute leurs clefs à mon trousseau, puis je repars sur ma bécane.
Le soleil me brûle le crâne. Des auréoles de sueur grandissent sous mes bras. Je remonte la ville. Bientôt, j’arrive chez T* et Bébé Astronaute dans la Petite Patrie. Je sors mon trousseau de clefs et j’ouvre leur porte. Par terre dans leur salon, mon sac de couchage déroulé et quelques effets personnels. Je récupère le tout. Bébé revient le jour même (de mourir ailleurs au Canada) et je veux lui laisser son appartement et les bras musclés de T*. Je repars.
Je roule encore. J’arrive chez moi, dans Villeray, ou du moins dans ce qu’il y a peu était encore vraiment chez moi. Je sors mon trousseau de clefs. J’ouvre la porte. J’ai l’impression de marcher dans un appartement fantôme, dans un lieu du passé, où tous les signes de ce que j’ai pu être, jour après jour, me semblent de plus en plus abstraits – c’est bien là que je dormais, toujours avec la même personne, toutes les nuits ? Je ne suis plus sûr de savoir ce qui m’attachait tant à cette personne et à ce lieu, ça me dégoûte et la nausée me monte à la gorge. Je retire mon t-shirt humide, me passe une serviette sur le corps, enfile un autre t-shirt, récupère quelques effets personnels et m’apprête à repartir lorsque – soudain – j’entre dans mon bureau, prends un gros crayon feutre vert fluo et cours dans la chambre y dessiner sur le mur une gigantesque hermine (ou une belette, ou je ne sais quel autre mustélidé) à la bouche baveuse, et je repars.
Quelques minutes plus tard, toujours dans Villeray, j’ouvre la porte de B*, qui m’a refilé ses clefs le matin même, avant de partir chanter du côté de Tadoussac au milieu des carcasses de baleines en putréfaction (est-ce cela, mourir au Canada ?). Je m’assois derrière le bureau de sa chambre, face à sa fenêtre ouverte. Dans ma poche, mon trousseau de clefs pèse lourd. Je me dis qu’aucune porte ne peut me résister, mais j’ai vraiment l’impression d’être nulle part. Est-ce ça, le nouvel exotisme ? J’habite un territoire trouble. Je me perds dans ma cartographie subjective, allant dans toutes les directions à la fois. Demain, je ne sais pas, j’irai peut-être à Saint-Henri. J’ouvrirai les portes de l’appartement de Fonny et Poule. Ils viennent tout juste d’y arriver. Leurs boîtes ne sont pas même ouvertes. C’est un espace en transition, aux frontières poreuses – l’occasion de se laisser couler vers l’ailleurs ? Je crois que je me coucherai en boule dans un coin et que lentement, je me liquéfierai.
C’qui se passe avec pétasse ? Pardon je voulais parler de Poufiasse, elle a complètement disparue de la carte, où est-elle allée se foutre ? Avec qui ? Faudrait organiser une battue et pour le moins retrouver son corps, elle mérite peut-être pas de vraies funérailles catholiques, mais un coup on pourrait fermer les yeux et lui chanter l’Ave Maria en oubliant son passé de catin…
Comme acte de résistance envers tous les Eudistes, j’ai recommencé à ne plus laver mes mains après avoir pissé. Et vlan! j’me sens déjà plus heureuse.
C’est pas pour faire chier, mais la BD CACA RENTE de Martin Veyron, c’est vraiment de la merde…
Travaillant encore sur mon palimpseste de cartographie subjective, je dois aller vérifier sur Google Maps l’endroit exact où je suis allée l’autre soir, pour pouvoir l’ajouter à mon territoire qui s’étend petit à petit. Aaaaargh ! Les espions de Google ont entendu ma complainte. Plutôt que de se laisser accuser d’obscurantisme, ils sont aussitôt passés à l’acte. Voyez par vous-mêmes : ils ont réintroduit sur leurs cartes les sentiers qui sillonnent les parcs ! Et les lacs aussi : le Lac aux castors, les étangs du parc Lafontaine, celui du parc Jarry, ils sont tous là ! Même le stade Olympique est revenu ! Ils ont même dessiné les contours de tous les édifices qui forment cette ville.
D’un côté, je me dis yes ! Je vais enfin pouvoir intégrer à mon projet les ruelles de Montréal qui me sont si chères. Je n’avais jamais pu le faire jusqu’ici à cause de la distorsion de l’espace-temps qui s’opère lorsque quand je pénètre dans ces lieux semi-publics, semi-privés, qui me fait oublier instantanément ma position dans l’univers et qui m’empêche de retrouver, par exemple, un objet fascinant déniché près d’une poubelle mais que j’aurais décidé de revenir chercher plus tard, après mon petit tour au marché.
D’un autre côté, j’angoisse grave : comment vais-je-faire pour tenir le rythme ? Ils sont probablement des milliers à travailler sans répit, comme des fourmis dans une fourmilière, alors que moi, je suis toute seule dans mon atelier. Même si j’avais la moindre chance d’y arriver, pourquoi diable continuerais-je, alors qu’il y a toute une trâlée de monde qui fait le travail à ma place ? Sans compter qu’eux, ils sont payés pour…
L’autre jour, en furetant sur mon blogue préféré – après les Annales du FAS, bien sûr – je suis tombée sur un charmant petit article portant sur les sentiers battus en ville par le passage répété des humains. J’ai été tout de suite interpellée, étant moi-même fascinée depuis longtemps par ce phénomène qui incarne si bien la silencieuse révolte quotidienne des citoyens ordinaires contre un pouvoir municipal qui se borne obstinément à leur bloquer le passage.
Petite parenthèse : dans mon quartier, une affirmation beaucoup plus manifeste de ce droit de passage se fait sentir : les trous dans les clôtures. Avec le CN, c’est devenu depuis quelque temps une véritable saga. Chaque fois que le CN referme les trous, un petit malin s’amuse quelques semaines plus tard à ouvrir de nouveaux passages pour permettre aux bonnes gens de traverser la voie ferrée. Le CN en devient aussi psychotique qu’André Serouille : au lieu de rapiécer avec des morceaux de clôture normale, ils referment dorénavant les trous en entremêlant sur place un fouillis absolument chaotique de tiges, de tubes et de grillages de métal, comme pour faire comprendre aux gens : « Attention! Un fou dangereux a soudé cette clôture. Imaginez ce qu’il pourrait vous faire si vous essayez de traverser. »
Pour en revenir aux sentiers battus, il se trouve que ce phénomène porte un nom : desire path est le terme utilisé pour la première fois par Gaston Bachelard en 1958 dans son livre La poétique de l’espace, pour nommer un sentier tracé naturellement par l’érosion due au passage des humains ou des animaux, et qui représente habituellement le chemin le plus court ou le plus facile pour se rendre d’un point A à un point B.
Étrange, puisque Georges Bachelard est français, que je n’arrive à trouver nulle part sur Internet le terme français pour desire path. J’ai cherché en vain sentier du désir, puis chemin du désir, mais tout ce que j’ai trouvé, ce sont des références à des sites sur la spiritualité, l’ésotéristme ou la thérapie sexuelle, et pire encore, des poèmes d’amour publiés sur des pages personnelles.
En anglais, on dit aussi desire line ou social trail. Bien que dans une ébauche concernant l’architecture et l’urbanisme, Wikipédia propose comme traduction le terme ligne de désir, le terme me semble assez pauvre par rapport à desire path, et connote encore trop à mon goût la sexualité – ça me fait penser à la ligne de poils qui relie chez certaines personnes le nombril au pubis.
Depuis, j’ai essayé trois fois d’emprunter La poétique de l’espace à la grande bibliothèque. Chaque fois, plus un seul exemplaire n’était disponible. C’est là que j’ai réalisé pour la première fois l’effet « battement d’ailes du papillon » de la blogosphère.
Finalement, je crois que je vais simplement me résoudre à faire ma petite recherche sur Gaston Bachelard sur Wikipédia et citer son travail dans mes prochains textes de démarche artistique sans jamais avoir lu un seul de ses livres.
Ça commence à faire un sacré bail que j’ai pas écrit un vrai texte de fond sur le FAS, mais c’est pas faute d’avoir essayé. J’accumule les ébauches, je me vautre dans l’inaccompli, je suis terrassé à répétition par l’impression de profonde vacuité qui accompagne souvent l’écriture d’un texte délibérément associé à la stupidité. Je mange toujours du zepoulpe, mais j’ai souvent la nausée.
Pourtant, pourtant, je crois toujours (enfin, parfois) en la cause du FAS et je me demande souvent si ce n’est pas, au fond, dans leur incomplétude que mes textes sont les mieux réussis. Une œuvre achevée, de à A à Z, n’est-elle point à l’image du faux réel, du quotidien le plus plat, contre lequel nous prétendons lutter ? Et peut-être, au fond, mes ébauches constituent-elles mes plus beaux textes, comme les poèmes inachevés d’A*C* ou les romans incomplets de K* ?
Voici donc, pour le meilleur et pour le pire, une suite de fragments puisés dans mes plus récents textes non publiés sur le FAS.
FAS vaincra :
J’étais atteint d’un vers informatique; je maigrissait à vue d’oeil. Je l’avais chopper d’une serveuse FTP dans laquelle j’avais téléversé de l’information sans parfeu, ce sont des choses qui arrivent. Bien qu’affaiblie je trônais toujours comme l’androdrigue le plus rapide d’la galaxe. Je ne sais pas pourquoi mais même si elle était infectée jusqu’aux oreilles cette petite serveuse FTP était radieuse, et comme elle était pas chère je la traînais avec moi au cas où l’envie me prenait de télécharger un peu de porno.mov.
Affaiblie autant par le vers que par ma maîtresse je vivais aux abords du désert de fibre optique en bordure de Gigapole, je me faisais bronzer au gamma de mon écran en espérant reprendre un peu de force. La petite mignonne elle aimait se promener et faire du macramé à partir du fibre optique, ça m’attendrissait de la voir ainsi. Elle n’était jamais loin au cas où j’avais besoin de me brancher firewire 800. Pourtant ça faisait déjà quelques heures que je ne l’avais pas vu, je décidais donc de m’envoler et et balayer les environs pour la surprendre de ma tendresse; voyez-vous, j’suis user friendly pour les nénettes.
Une envie pressente de me brancher animait tous mes périphériques, une rustine ne ferait pas l’affaire. Je cherchais et cherchais sans la trouver. J’apercevais une silhouette au loin, espérant la trouver j’enclenchais l’horloge de mon processeur et filait à toute allure vers elle, mais en m’approchant je réalisais que c’était la silhouette d’un homme, j’armais mes canons de photon et continuais à avancer en me préparant au pire. La silhouette était celle de Mysterious, curieusement venu me visiter dans ma déchéance.
(À suivre)
Vous souvenez-vous du village sous la neige ? C’était à peu près au même moment l’année dernière. Hé bien l’autre fois, avec T*, on est allés vérifier s’il n’aurait pas été reconstruit. On a vite cru trouver une entrée dérobée, entre la clôture et le géant tas de neige, mais on n’y découvrit qu’une bien peu profonde et décevante cavité.
On retourna quand même une autre fois pour voir si le travail avait avancé. Apparemment, pas beaucoup, mais un petit bout de plastique attira toutefois mon attention. Un bac de recyclage, imbriqué de blocs de neige durcie, formait un mur dissimulant vraisemblablement une entrée. Quand même, on n’allait pas défoncer la porte et pénétrer par effraction !
De toutes façon, on s’est dit que c’était sûrement temporaire, le temps qu’il finissent de creuser. Et puis, il n’y avait pas beaucoup neigé cet hiver, ils avaient dû commencer assez tard. Quand même, ils n’allaient pas détruire et reconstruire une palissade à chaque fois qu’ils voulaient entrer et sortir de là !
Ce n’est que plusieurs jours plus tard qu’on découvrit à quel point on avait été dupés. Trop tard, encore une fois, parce qu’un printemps prématuré faisait fondre la glace à une vitesse folle. Les bums eux-mêmes ne se donnaient plus la peine de se cacher : les restes d’une feu éteint gisaient carrément devant l’entrée du fort, béante. On se risqua tout de même à l’intérieur pour jeter un coup d’oeil, vite vite, parce qu’avec toute cette eau qui coulait, on avait un peu peur que le toit s’effondre sur nous.
On était loin de l’Hôtel de glace, mais quand même, l’âtre, les bancs sculptés, les coussins, les bières vides, tout ça, ça donnait une superbe version prolétaire du fameux palace.
Je sais, c’est un projet de fou, borgésien même, mais j’ai entrepris de reconstituer une cartographie subjective de mon territoire. Pas à l’échelle 1 : 1, comme en rêve Borges – c’est irréaliste, quand même, je délire, mais je délire égal – mais disons à l’échelle 1,3 cm : 200 m. Ben pas disons, en fait, c’est vraiment ça et c’est assez in comme zoom pour moi.
Comment je fais ? Au début – ce projet à commencé il y a plusieurs années, quand j’étais encore à l’université – je traînais partout avec moi un petit carnet quadrillé dans lequel je traçais mes allées et venues. J’en ai même tiré un livre, sérigraphié à la main et édité en 3 exemplaires – vous pouvez d’ailleurs consulter l’exemplaire 3/3 au centre de conservation de la BAnQ, sur la rue Holt. Dans ce temps là, j’étais jeune, semi-nomade, et j’avais encore du temps à perdre alors je pouvais bien jouer les grandes exploratrices dans les rues de Montréal à dessiner mes cartes distordues de la ville.
J’avais mis en exergue, au début de mon livre, une citation de Paul Auster dans Trilogie New-Yorkaise : « […] il coucha aussi sur le papier avec un soin méticuleux l’itinéraire exact des errances de Stillman, marquant toute rue suivie, tout changement de direction, toute pause effectuée. Et, en plus d’occuper Quinn, le cahier rouge lui fit aussi ralentir le pas. » Je pensais que ça aiderait à comprendre le projet. Moi, mon cahier, il était pas rouge, il était recouvert de Duct tape gris avec un gros X au Sharpie écrit dessus. C’est vrai que j’étais pas mal punk dans le temps. Mais la couverture du livre que j’en ai fait par la suite était en toile beige avec le titre imprimé en rouge, Itinéraires – vous l’auriez deviné, j’en suis sûre.
J’aurais pu aussi vous expliquer mes motivations comme suit, avec une citation du Diable par la queue (c’est encore Paul Auster) : « Dublin n’est pas une très grande ville, et il ne fallut pas longtemps pour m’y retrouver. Il y avait un côté obsessionnel aux promenades que j’y faisais, un insatiable besoin d’errer, de dériver tel un fantôme au milieu d’inconnus, et au bout de deux semaines, les rues étaient devenues pour moi quelque chose de tout à fait personnel, une carte de mon territoire intérieur. » On dirait que c’est plus facile de me faire comprendre avec les mots d’un autre qu’avec les miens.
Mais je diverge. Je vous racontais tout ça pour vous dire que maintenant que je suis sédentaire avec une job steady, je n’ai plus que ça à faire, déambuler dans les rues. De toutes façons, dans le temps, Google Maps n’existait même pas, ou à peine, alors qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Google Maps n’était qu’une ébauche, un embryon de plan. C’est vrai, pensez-y, j’ai vérifié mes sources : le service a été lancé au Canada en 2004 seulement. C’était ma dernière année de bac.
C’est fou, quand on y pense, la vitesse à laquelle on s’y est habitué. Quand je suis partie en voyage la première fois, en 2000, c’est tout juste si j’avais un e-mail – le mot courriel n’existait pas encore. Me parachuter dans une ville inconnue, sans même une carte pour m’orienter, ce n’était pourtant pas si traumatisant que ça. Me cacher sous un pont, tomber, et être presque engloutie dans le Tibre pollué, en plein coeur de Rome ; dormir sur une plage au centre-ville de Barcelone sans savoir qu’au matin je serais presque écrasée par une marée de pieds ; essayer de fuir les hordes de chiens errants dans les rues de Pompéi sans vraiment distinguer la vraie ville des ruines, me faire haranguer par un cocaïnomane New-Yorkais lançant des billets de 1000 lires à la ronde, me faire tirer d’embarras par un obsédé bisexuel, tout ça, c’était l’aventure, quoi ! Pourtant j’ai réussi à rentrer chez moi.
Mais je divague encore. Où je voulais en venir, c’est que maintenant, je ne peux plus me risquer en territoire inconnu sans vérifier scrupuleusement au préalable mon chemin sur Google maps. J’ai trop peur de me perdre. Et encore, je me retiens d’avoir un GPS. C’est pour dire comment notre sens de l’orientation est en train de s’atrophier, nous les humains. Mais c’est comme ça, alors mon projet d’itinéraires s’est transformé en projet de cartographie subjective et mes dessins, je les trace à partir de Google Maps. D’ailleurs, cette expression, je l’ai piquée à Amygdale et je m’en sers sans le moindre acquit de conscience dans tous mes textes de démarche artistique.
Quand je vais à l’atelier, je vais sur Google Maps voir les lieux que je connais. J’imprime, toujours à la même échelle, les fragments de cartes qui m’intéressent, puis je les découpe et je les assemble avec du papier collant. Après ça, je mets un papier transparent par-dessus, un Mylar, un Géofilm, whatever, c’est deux noms différents mais c’est le même papier, et je trace les rues que je connais. Après ça, je me sers de ce dessin pour imprimer une sérigraphie.
Je sais, c’est absurde, mais il faut bien trouver un sens à la vie. Alors je me prends pour Sisyphe et je fais ça en faisant semblant que c’est une bonne idée. Ça me fait plaisir de penser qu’un jour ce projet prenda la forme d’une immense toile d’araignée, très serrée au centre, pleine de croisements et de noeuds, puis s’élargissant vers les extrémités, couvrant des murs et des murs, avec d’immenses zones blanches parfois traversées d’une mince et interminable ligne, une autoroute.
Mais vous savez, un territoire, c’est changeant alors c’est toujours à recommencer. Un petit détour, par ici, un déménagement par là… C’est pour ça que récemment, j’ai dû repatcher des morceaux de ma cartographie subjective parce que par endroits, elle était toute noircie et chiffonnée. Alors je suis allée chercher des nouveaux morceaux sur Google Maps, et c’est là que je me suis rendue compte, en essayant de les assembler, que vraiment, quelque chose n’allait pas.
Avant, toutes les rues étaient de la même largeur. Maintenant, ils les ont ajustées un peu mieux à la réalité. C’est pour ça que le boulevard Décarie a conservé la même largeur mais que le petit tronçon de rue minus qui se transforme en chemin de gravelle en allant de chez nous vers les tracks, à côté de la vraie cour à bois, lui, s’est considérablement aminci. Alors ma carte, elle est pas raccord.
Mais c’est pas ça le pire : moi, j’avais déjà dessiné le Mont-Royal, avec les sentiers pis toutte, parce que je les connais bien. J’y ai quand même déjà passé plusieurs fins de semaines à construire des nids dans les arbres – mais ça, c’est une autre histoire. Mais là, les sentiers du Mont-Royal, sur Google Maps, ils n’ont pas juste rapetissé, ils ont disparu. Et ce n’est pas tout.
Au parc Lafontaine, le lac, disparu aussi ! Et le chemin qui traverse d’est en ouest le parc Laurier, disparu ! En n’allez pas penser que je n’ai pas zoomé in pour vérifier comme il faut. Au parc Jarry, même constat : plus de lac, plus de sentier, rien ! Au parc Maisonneuve, plus de sentier non plus, rien, rien rien ! Juste des grand aplats vert pâle.
Alors je me dis que c’est peut-être un complot des lobbies de l’automobile pour empêcher les gens d’aller se promener tranquilles. Moi, je le sais qu’il y a des sentiers dans les parcs, parce que je les ai dessinés. Je m’en souviens. J’ai une trace. Mais les autres… à la vitesse qu’ils oublient, comme ils ont oublié qu’il y avait une vie avant l’Internet, comme ils ont oublié qu’il y a à peine sept-huit ans, il fallait déployer une carte en papier pour s’orienter, comprenez-vous, en papier, est-ce qu’il vont se souvenir qu’il y a dèjà eu des sentiers dans les parcs de Montréal ? Et la Ville, eux, ils vont s’en souvenir, d’aller tondre le gazon et couper les branches ? Je ne pense pas. La végétation va gagner doucement du terrain et bientôt, elle va tout envahir, et les sentiers vont réellement disparaître.
Ça deviendra une vraie jungle ; peu à peu, les animaux sauvages viendront s’y installer. On ne pourra plus pénétrer dans les parcs qu’armé. Il faudra une machette pour faire son chemin. Et il ne restera plus de place dans cette ville que pour les automobiles.