Considérant que nous sommes victimes
d’une stupidité insidieuse ;
Considérant que cette stupidité menace sérieusement
de nous ennuyer ;
Considérant que cet ennui nous prive
d’un quotidien délirant ;
Nous avons décidé de combattre le feu par le feu.
En réaction à cette stupidité insidieuse, le Front d’action stupide (FAS) oppose des actions d’une stupidité manifeste.
En aucun cas, les actions du FAS ne doivent
aboutir à des résultats.
Dans certains cas, les actions du FAS seront commises
dans la réalité.
Dans tous les cas, le FAS vaincra !
(texte d’introduction des trois tomes des Annales du FAS)
La curiosité vous a poussé à choisir ce livre entre maints autres. Vous l’avez feuilleté et maintenant vous voulez comprendre de quoi il s’agit. Un livre. Qui, comme au temps jadis, tressaille encore devant un livre ? Qui craint encore d’y voir sa coquille d’illusions réduite en poudre, l’abandonnant comme un bec-jaune en plein jour blanc ? Peut-être quelques esprits échauffés, craintifs et superstitieux, mais pas vous, cher lecteur, oh non pas vous, chère lectrice. J’ose, au contraire, croire que c’est l’oeil sec et perçant d’un entomologiste qui s’est posé sur cet ouvrage aux élytres bariolés et chatoyants. Vous avez sans doute songé qu’il serait judicieux de l’épingler pour l’analyser de plus près. Ainsi, vous auriez tout le loisir d’examiner la subtile mécanique de ses organes et de décortiquer le processus de macération de son venin, car tout animal bigarré a du venin.
Mais comment pourriez-vous comprendre, par la seule observation de sa morphologie, les lois qui président à sa génération, à ses migrations, à ses mutations ? Afin de vous épargner ce labeur et pour mieux vous situer, laissez-nous le soin de vous dresser la fiche signalétique du FAS.
C’est au siècle dernier, dans la ville de S*, qu’apparut la première cellule du FAS. Il en fut d’abord question dans une obscure publication. Aussitôt, la démonstration fut faite qu’il s’agissait avant tout d’un collectif d’action. Lors d’une première intervention menée à la faveur de la nuit, le canon d’un char d’assaut commémoratif fut recouvert d’un gigantesque étui phalloïde en papier mâché. Puis, en pleine heure de pointe, on abaissa les lices d’un passage à niveau du centre-ville pour laisser passer un train de carton mû par des adeptes surentraînés. Ces actions, mentionnées dans un journal local, contribuèrent à rendre le quotidien de quelques amateurs de fait divers un peu plus délirant.
Puis, ce fut l’éclipse. Pendant des années, le FAS sembla s’être lysé. Tout ce qui en subsistait était un manifeste apposé sur la porte d’un réfrigérateur, témoin jauni d’une époque où l’action était au commencement de tout. Mais où donc était passé le front d’agir stupidement ?
Il ne s’était pas dissous, mais simplement terré dans un abysse, notre collectif d’action. L’agitation provoquée par le tourbillon numérique d’une vague de courriels allait suffire à le raviver. Il affleura enfin, chétif et gorgé de faconde salée, sous la forme d’une liste de diffusion. Au départ, on eût bien du mal à discerner, dans cette gélatine indifférenciée sans cesse balottée d’une boîte de réception à une autre, les extraordinaires promesses d’avenir du geste virtuel.
Après avoir vivoté pendant un an sous ce mode dispersé, le FAS se sédentarisa. Il fut doté d’un locus, un site web intitulé Les Annales du FAS, et d’un corps (de textes). C’est alors qu’il prit graduellement l’apparence d’un poulpe géant, ou d’une hydre, ou encore de l’un de ces monstres vivant à l’envers du disque de la terre. Ceux et celles qui voulaient écrire sur ces annales purent désormais titrer leurs articles. Tous ces titres savoureux allaient faire office de têtes posées sur un corps auparavant aveugle. Au bas de chaque article, une section serait réservée aux commentaires, qui seraient autant de pseudopodes autonomes permettant à l’article d’évoluer dans des directions inusitées.
Des participants s’ajoutèrent, les textes se multiplièrent et la stupidité fusa en tous sens et non-sens. Le blogue avait ses auteurs et ses commentateurs. Cependant, à un point de gonflement critique, une participante émit un commentaire qui allait nous faire prendre conscience d’une menace imminente :
« Je crois que nous sommes maintenant à l’ère de cet unique contenant qui est si grand qu’en toucher la substance est une démarche vertigineuse. Les catégories, les boîtes, les contenants métaphoriques ont des frontières floues et c’est sur ces non-lignes que j’aimerais tracer l’idiotie qui vit en moi »
« À quand les contraintes de style promises et les thématiques stimulantes qui permettront à mon cerveau de conjurer le chaos par la production d’absurdités ? Je vous le demande, chers amis, car je n’ai point le flair de trouver dans le monde une stupidité qui n’en vaille une autre. »
Un geste s’imposait. Nous allions devoir mettre de l’ordre dans tout ce galimatias. Étiqueter les contresens, trier les aberrations. Pour donner à cette stupidité florissante, mais chaotique, les allures d’un jardin bien ordonné, les catégories furent regroupées en deux grands ensembles : la Théorie et la Pratique, les deux mamelles du FAS. La frontière entre ces deux domaines pouvait demeurer floue, tandis que proliféraient les catégories : Art is Evil, Euj et Nism, Intoxicated Press, Le non-apprivoisable et le non-domesticable, etc., côté Théorie ; et Cool is Class War, Triviale poésie, Julia Kristeva, Laboratoire de métaphysique expérimentale, etc., côté Pratique.
Chacune de ces catégories établit des contraintes d’écriture plus ou moins strictes. Il est possible de classer un article dans plusieurs catégories. Pour les indécis et les nostalgiques du maelström primordial, il existe même une catégorie fourre-tout intitulée Bidons et autres contenants.
Grâce à ce classement, il devint plus aisé de sélectionner le meilleur comme le pire des Annales du FAS en vue de la publication bisannuelle d’un fanzine, le Fascicule du FAS, produit au prix de quelques lunules sacrifiées à son découpage et à son brochage.
Le FAS est un groupe décentralisé. Chacun peut fonder sa propre cellule d’action et s’en revendiquer en commettant des actions stupides dans son quotidien.