Aujourd’hui, il m’est arrivé quelque chose de passablement délirant : je me suis fait embaucher comme scribe sur la rue.
J’allais rapporter mes bouquins à la BnQ, et en me cherchant un poteau pour ma bécane, j’ai croisé un vieux type – chapka, vareuse, un porte-document tout déchiré à la main – qui poussait comme moi son vélo entre les arbres, incapable de trouver une place vacante. « C’est-y pas une misère », qu’il me dit, et moi, croyant qu’il plaisantait en parlant du manque de rack à bécyk, je répartis ironiquement « Oui, tous les jours ». Mais le voilà qu’il se lance dans une tirade sur l’impossibilité d’obtenir sa carte du Parti Q*, et moi, par politesse, je n’ai d’autre choix que de lui offrir mon empathie, ayant déjà entamé la conversation. Il a une drôle de tête, et un drôle d’accent, pour un nationaliste; quand il prononce le mot « pays », ça sonne exactement comme si c’était G* V* qui parlait, qui chantait même, avec son acceso bien à lui. Toujours est-il qu’il réussi à m’enrôler dans une histoire de retranscription de documents, sans lesquels il lui sera impossible d’obtenir sa carte. On lui a dit, au bureau du parti, qu’il pourrait trouver un étudiant à la bibliothèque pour faire cela.
Je ne peux déjà plus le planter là. Je vais l’aider à trouver son… eh! Mais je peux faire ça, moi! Montrez-moi votre document (deux demi-pages, l’affaire d’une demie-heure). J’en demande vingt, ce qui est encore dix dollars de moins que le prix qu’on lui avait indiqué.
J’ai eu un mal fou avec les imprimantes de la BnQ, alors j’ai proposé d’aller à l’UQAM. C’était sur mon chemin. Mais ce ne fut pas de tout repos : le vieux, sans doute un peu sourd, parlait à tue-tête dans la bibliothèque. Ses papiers n’avaient rien à voir avec la politique. Il s’agissait de documents à faire parvenir à un avocat pour une affaire de succession d’une maison et d’une terre en Pologne. Il se disait maréchal ferrant, ce qui, je suppose, faisait de moi un scribe travaillant pour le compte la petit noblesse polonaise. Et même si la situation n’avait ni queue ni tête (à part peut-être celles de ses neufs chats, mais c’est une autre histoire), j’avoue que je commençais à y prendre goût. Les documents à retranscrire, écris dans un français approximatif, débitaient je ne sais quel charabia à propos de Fedex, de naturalisation, et de l’homme qui plantait des arbres. Le destin? Le voilà! Je n’ai pas pu m’empêcher de partager mon expérience de planteur, ce qui l’a entraîné à me parler des cerisiers qu’il avait planté sur sa terre. Mais qu’est-ce qu’il en a fallu du temps pour qu’un ordinateur se libère! Enfin, j’ai pu faire le travail et toucher mon pécule (je l’avais déjà reçu, mais je lui avait redonné, parce que c’eut été tellement facile de se pousser en courant, que cette idée en était venu à m’agacer). Ce à quoi il ajouta un billet de loto, prenant soin de me rappeler combien tout ceci était le destin, et combien les vétérinaires étaient tous des escrocs, etc.
Et que D* vous bénisse, m’a-t-il dit en me quittant.
Avec l’argent, je me suis payé un repas de saumon que je digère tranquillement. Et si je gagne le million, je ne dirai plus, avec Quine, que la loto est une taxe à la bêtise. Je rachèterai cette maison, sise dans la campagne polonaise. Les soirs d’automne, je me couvrirai de mon chapka en zibeline, et, me rapprochant du foyer en faïence, je contemplerai la cerisaie par la fenêtre.

Commentaires:
Amygdale, t’as le chic pour dénicher les détraqués!
Des fois, je me demande qui déniche qui.
…et qui est le détraqué.
Rarement ai-je vu tant de beauté dans l’antre de la stupidité.