Je vous ai déjà parlé de ma vieille voisine indienne ? Elle est toujours là, sur le balcon, à surveiller les enfants. Elle ne parle ni français ni anglais, du moins pas plus que quelques mots, et j’imagine qu’elle doit souffrir parfois d’une terrible envie de communiquer avec d’autres personnes que les seuls membres de sa famille. De temps en temps, on se fait des petits brins de conversation ensemble, chacune dans notre langue, sans vraiment se comprendre. Dans le fond, ça ou dire salut ça va à ma voisine d’en haut, pour moi, c’est du pareil au même : un petit geste de bon voisinage, tout simplement. J’avais déjà réussi à déduire, à force de simagrées, que la vieille indienne voulait m’emprunter un râteau, mais là… J’étais en train d’attacher mes plants de tomates à leur tuteur en me disant que les coquilles d’oeufs, ça avait ben marché en ta cette année, quand elle s’approche et commence à me baragouiner quelque chose. Bien sûr, je ne comprends rien, mais je lui réponds quand même en français : ah oui, ils sont vraiment plus grands que l’année passée ! Dans l’embrasure de la porte, bébé au bras, sa fille me répond : c’est vrai, c’est ce que ma mère vient de dire…
Quoique celle-ci s’est passée sans trop d’anicroches. Mais en rentrant chez moi, un camelot m’envoie La Presse en pleine gueule. Je crois avoir un mauvais karma de Saint-Jean.
« Combien d’artistes de performance ça prend pour changer une ampoule ? »
« Je ne sais pas, je suis partie après la cinquième heure. »
Le 11 juin dernier, j’écoutais sur les ondes de Radio-Canada un entretien de l’animateur Patrick Masbourian avec Richard Arel, ex-propriétaire et fondateur du Madrid, lors d’une émission spéciale de deux heures consacrée au fameux restaurant sis au bord de la 20, à mi-chemin entre Montréal et Québec.
Après avoir raconté l’histoire de ses célèbres « monster trucks » et de ses non moins célèbres dinosaures, M. Arel déclara, lorsque l’animateur l’interrogea sur ses projets futurs, qu’il travaillait actuellement à développer « une forme d’énergie qui va transformer la planète au complet ».
Voilà, mes amis, la confirmation de nos soupçons sur la mystérieuse turbine aperçue dans le stationnement du Madrid au retour du RVPP.
…
La famille des courges,
avec les mouches en quadrille,
se plaît à en découdre
et à partir en vrille.
…
Les galets du chemin,
tournent toujours le dos,
à ce qui les à vu naître,
à ce qui les garde au chaud.
…
Les asperges se rassemblent,
au grand dam des lucioles,
qui se frottent le ventre,
mais préfèrent les fagots.
…
Les laitues cessent
immédiatement d’être belles,
à l’arrivée des tortues,
qui les prennent d’assaut.
…
Les tomates se gonflent et se font pansues,
dans l’unique but de se montrer plus grosses
que la citrouille ou la pomme ou du moins la voisine,
parce que, pour une tomate, être grosse c’est aussi être vue.
…
J’ai fait tellement de correction dans ma vie, c’est juste comme épeurant quand j’y pense. On pourrait argüer que je suis, somme toute, assez jeune. Mais malgré ma superbe, et si je m’astreins à compter mes heures, je me rends compte des semaines passées à corriger textes par-dessus textes, phrases par-dessus phrases.
Pour le travail, les loisirs ou les études (mais beaucoup pour le travail parce qu’en bout de ligne, je me retrouve avec plus de fric dans mes sweatpants), j’ai relu, reconsidéré, réécrit, retapé, refusé, restructuré et modifié des centaines de pages de manuscrits, de textes de promo, d’argumentaires, de communiqués de presse, de pseudo-romans, d’études bidon, de tentatives d’essai (putain qu’j'ai de l’esprit), de fausses BD, d’affiches, de mémoires de philosophie, d’articles de journaux, de sites internet et de lettres de congédiement.
Mais plus que toute autre chose, ce que j’ai été amené à corriger le plus, ce sont des recettes de cuisine. Beaucoup de recettes. Une brouette de recettes. Des recettes jusqu’au plafond, jusqu’à ce que mes doigts me fassent mal et que ma tête ait envie de se lancer vers un mur. Ce travail est ardu et et plus long qu’il n’y parait : on croirait à tort qu’il suffit de corriger les fautes d’orthographe et schnip-schnap-schnip, tout est fait. Mais on se tromperait. Lorsqu’il s’agit de corriger des recettes, disons-le franchement, il faut corriger les erreurs corrigées par d’autres correcteurs, lesquelles ont déjà fait l’objet d’une correction. Au départ, je fus troublé. Je ne savais pas – et dans mon contrat on n’en parle nulle part – que la correction produit des métastases. Que c’est une espèce de traînée de rouille qui mange le texte à chaque fois que quelqu’un touche au document avec ses doigts plein d’humidité.
Prenons l’exemple du dernier livre, un livre de cuisine italienne de 176 pages écrit en anglais mais traduit simultanément en français pour une parution dans les deux langues. La version anglaise est corrigée par J* qui trouve une quantité invraisemblable de fautes et d’incohérences dans la version originale fournie par l’auteur. Quand je dis invraisemblable, je parle ici de dizaines de fautes par page pour un total de plus de 500 (des fautes qui vont des « Oliv Oil» , aux incohérences comme « Flavor» et « Flavour» dans la même page, aux décisions plus subtiles comme des coupures de mots mal faites). Pendant ce temps-là, A*D* traduit toutes les recettes en français à partir de la version originale anglaise (oui, avant la correction en anglais mais on n’avait pas le temps d’attendre). Au fur et à mesure que la traduction se fait, A* révise les versions traduites et envoie au graphiste les versions appelées versions 2. De la même façon, J* envoie au graphiste les versions anglaises révisées. Après le montage (on parle de 2 mois de travail), les documents sont révisés à nouveau. W* révise la version anglaise et trouve encore plus de 250 fautes! Le premier correcteur, J*, est un peu sermonné et se fait comme qui dirait montrer la porte, mais on se rend compte que le montage a lui-même entrainé des erreurs qui n’étaient pas présentes dans les documents word. Pendant ce temps, R* s’occupe de réviser la version 2 en français et trouve elle aussi une quantité démente de problèmes. Finalement, les versions 3 en anglais et en français sont relues par les patrons qui trouvent encore des centaines de problèmes…
Certes, le burn-out est proche et les plaies de chaise nous rongent le cul. Le goût de savourer le canon d’une arme à feu en vient presque à être une idée charmante. Mais, résilience oblige, on se dit que tout de même on avance, que c’est mieux que c’était au départ et qu’ils mangent donc tous de la marde les puristes francophiles!
Mais ce qui est le plus troublant dans cette expérience, c’est que je ne suis même pas si sûr qu’on avançait vraiment dans la bonne direction. Évidemment, les vraies erreurs ont pu être trouvées et corrigées. Mais après la version 2 dans les deux langues, les dernières modifications étaient bien souvent des questions de décisions éditoriales subjectives et la plupart du temps futiles. Par exemple : 1/4 tasse = 62,5 ml. C’est évidemment exclu de laisser ce nombre bâtard. Mais alors, arrondit-on à 60 ou 65? On s’entend que ça change rien à la recette parce qu’il s’agit d’huile d’olive, pas pas d’uranium 235. Mais une fois la décision prise, il faut s’assurer que les 1200 autres occurrences respectent cette convention. Et ceci est vrai pour toutes les conversions (1/3 tasse = 83,33 ml, 1 po = 2,5 cm, etc.) dans les deux langues !
Je me réveillais la nuit en sueur. J’avais l’impression de nettoyer une forêt de ses arbres tombés en sachant très bien que, même si ce sera mieux après mon passage, le temps que je finisse, d’autres arbres auraient eu le temps de retomber sur le chemin.
Aujourd’hui, à 15h, c’est terminé, les documents partent à l’impression. Je pense que je vais me mettre à la création d’une langue à la Julia Kristeva, dépourvue de voyelles et surtout de règles.
1 TSS = BHKBGRHH !
Guy Laliberté, tu es un imbécile. Tu es un être profondément ignorant et stupide, bête, plat, absolument indigne de la conquête spatiale. Je n’en reviens toujours pas: refuser un voyage dans l’espace sous prétexte que les navettes russes sont un peu usées! Quel abruti! Ne sais-tu pas que les navettes américaines ont plus d’une trentaine d’années? Voilà bien un symptôme de superstition populacière de l’ordre de la psychologie de lavandière. Tu n’es qu’un guignol de boulevard puissance mille.
Guy, tu as des montagnes d’argent: puisses-tu t’y creuser un trou et n’en plus jamais sortir, car ta seule existence est une gêne pénible pour le cosmos en entier. Ah non! Je ne veux rien entendre, c’est trop de chagrin, trop de douleur, trop de honte. J’aime mieux ma nausée.
Pardon, pardon amis Russes! Pardon Baïkonour, pardon Laïka, Belka et Strelka, pardon Youri, pardon Tsiolkovsky, Korolyov, pardon à Soyuz, Proton et Energia, nous sommes tous abattus, navrés devant cet incompréhensible – mais ô combien trop explicable – bourde. Nous promettons de veiller à ce que M. Laliberté demeure captif de son cirque, sous le chapiteau de la stratosphère, car aujourd’hui il est une gêne même pour le Soleil.
5.Loup des steppes cherche créature pour savourer félicités éternelles sous buisson ardent.
4.Loup des steppes cherche belle inconnue pour entreprendre traversée du désert.
3.Loup des steppes cherche amazone pour partager cachot humide.
2.Loup des steppes cherche amie complaisante pour raccompagner chez elle.
1.Loup des steppes cherche ange déchu pour illuminer ses bas-fonds.
*Loup des steppes cherche fille charmante et spirituelle pour s’occuper de son dossier.
Après tous ces échecs, pourquoi ne pas essayer :
Loup des steppes cherche princesse de région pour ballade en motocross au pitt de sable.
Me semble que ça serait moins compliqué comme ça.
Je ne sais pas pourquoi je décide, là, de faire mon top 5. Honnêtement, c’est sans doute la catégorie du FAS que je déteste le plus. J’y vois davantage un prétexte pour faire un étalage public de ce qui aurait tout intérêt à rester inconnu. Enfin, c’est comme ça, peut-être que c’est mon épiphanie, la chance de sauver mon âme en confessant mes crimes les plus graves. Alors, voici ma confession à la manière d’Augustin d’Hippone : top 5 des fois où j’ai refusé la grâce.
5. J’entrais dans ma seizième année d’existence lorsque Tu m’envoyas pour la première fois un signe. Je ne reconnus pas immédiatement Ton oeuvre, mais le charme s’immisça subrepticement dans mon âme jusqu’à ce qu’elle l’illumine entièrement. Vint un moment où mon être ne pouvait vibrer au diapason de Ta Création qu’en contemplant la grâce de Ta créature. J’allai être enfin sauvé et promis aux félicités éternelles de Ton royaume un soir de printemps. C’est à ce moment qu’elle pris mon être minuscule à bras-le-corps sous une couverture au pied du buisson ardant. Hélas, mon corps reste sourd à Ton appel et au lieu de traduire l’état de mon âme comme au jour de la Pentecôte, il ne répondit que par d’incontrôlables frisons et un haut-le-coeur fort mal placé.
4. O Toi! par qui tout ce qui est devient véritablement beau et bon. Comment ai-je pu te tourner le dos aussi souvent, est-ce par orgueil de me savoir choisi? J’implore ton Pardon en repensant à ces événements. Si je m’étais rappelé que Ton Verbe est divin, peut-être aurais-je pu déchiffrer les signes que tu m’envoyais. Comment n’ai-je pas reconnu Ton appel dans l’irrésistible zézaiement de cette belle inconnue, échoué un peu par hasard chez moi? Nous étions seuls, et seules nos guitares nous séparaient. Hélas, le peu de distance que j’avais à franchir pour prendre ce que tu m’offrais dans ton infinie bonté se transforma dans mon âme en longue et terrifiante traversée du désert. Ce soir-là, les seules cordes que je fis vibrer furent celles de ma guitare qui pleurèrent mon inévitable chute.
3. Mon âme rougit de honte, car trop souvent j’ai été aveugle à Tes signes. Même s’il m’arriva au moins une fois de m’attacher à cette sirène qui fut ma planche de salut, bien vite je la délestai et me retrouva à nouveau à dériver dans le Monde. Pourtant, Tu me gardas tes faveurs, car en pleine apothéose du solstice d’été, tu mis sur ma route cette ancienne collègue de classe. Cette amazone, dont la vertu n’avait d’égal que ceux que Tu as placés à ta droite, Tu l’as mise son mon chemin alors que je m’apprêtai à rentrer chez moi après une affreuse soirée de vices. Hélas! L’accolade qu’elle me fit eu beau irradier tous les os de mon corps et les mots doux susurrés à mon oreille dissiper les brumes les plus épaisses, je restai interdit un instant, puis je tournai les talons pour rentrer hébété dans mon cachot humide.
2. Ton amour est infini, je puis en témoigner, car dans ton infinie bonté, Tu essayas de retourner mon âme en utilisant tous les artifices possibles et imaginables. De la belle inconnue à l’amie complaisante, Tu plaças ton salut dans tous les véhicules susceptibles de me toucher. Pour preuve, je me remémore cette amie qui me rejoignit dans cet ignoble débit de larmes alcooliques dont le nom rappelle le supplice de ce grand saint qui, ironiquement, a aussi donné son nom à la rue qui sépare Tes brebis des damnés. Nous bûmes, insouciants, des litres et des litres des paroles l’un de l’autre. Lorsque l’heure de partir arriva, elle se retourna, une étrange lueur dans les yeux pour me dire qu’elle saluait ma vertu, n’étant plus très sûre de la sienne. Je restai interdit, puis je lui fis remarquer que son autobus arrivait…
1. Qu’il est difficile de faire appel à ton infinie miséricorde alors que j’ai de si lourdes fautes à confesser! Peut-être me pardonneras-Tu mes précédentes fautes, mais celle-ci, je le craints, risque de me conduire directement dans les tourments de l’Enfer. Je m’étais égaré depuis déjà plusieurs semaines en Europe lorsque tu mis Ta créature la plus exquise de Ta Création sur ma route dépourvue d’horizon. Cet ange (car elle n’avait strictement rien d’humain cette créature) vint me trouver pour me porter la lumière directement dans les bas-fonds d’un squat de G’nève. Et ce, même après que le défilé de damnés ayant fait acte d’apostasie, René Binamé, eu fini de sévir devant nombre de Tes brebis égarées. Elle vint d’abord me demander, une jolie cigarette qu’elle avait roulée à la main, si j’avais du feu. Comme je n’en avais pas, elle rebroussa chemin une première fois. Elle revint ensuite à la charge, sans prétexter quoique ce soit sinon, par-devers elle, le salut de mon âme. Elle me dit alors dans la langue des anges, c’est-à-dire avec un léger, mais ô! combien suave accent teuton, qu’elle trouvait aussi le mien charmant. Il fait nul doute que c’était là l’ultime signe de Ta part, car mon état de clochardisation étant déjà fort avancé à cet instant, il s’agissait là du seul compliment possible. Encore une fois, je m’en confesse humblement devant toi, je fus transi par tant de beauté et elle me laissa aphasique. Lorsqu’elle partit, dépité, je compris que Tu m’avais rayé de Ton plan.
*Mention honorable à la fille de la Nuit de la Philo, charmante et spirituelle, qui s’occupait « de mon dossier » et à qui je n’ai même pas tenté de faire de l’oeil.
Un monsieur en complet noir, avec des lunettes cerclées de métal et une moustache comme celle de Steiner dans Corto Maltese, s’approche de notre table et nous demande si nous prenons Visa. J’ai la profonde certitude qu’il appartient au très sélect Club de Richmond.
Notre plus fervent admirateur nous avoue être passé à deux doigts de la folie après qu’un soir de brosse, il ait échappé la collection complète des fascicules du FAS dans le bain. Heureusement pour lui, nous étions là pour l’aider à remettre sa santé mentale sur les rails en lui procurant derechef les trois premiers tomes de nos Annales.
Un jeune éphèbe s’arrête longuement devant notre stand, absorbé dans sa lecture du fascicule spécial « hé hé hé ». Mysterious et moi décelons dans son oeil brillant la lueur caractéristique d’un futur sympathisant du FAS. Toujours prêt à corrompre la jeunesse, Mysterious saisit l’opportunité de lui offrir en prime le spécial « baleiner l’imbaleinable » le premier, m’évitant de justesse l’humiliation de passer pour une vieille croulante devant notre public cible. Julia Kristeva serait fière de moi.
Une mystérieuse pancarte à l’entrée des toilettes nous avise de « laisser nos sacs à la cuisine ». Assise sur la cuvette, je m’interroge en vain sur la nature des trésors que recèlent les toilettes de l’église et dont je pourrais m’emparer et dissimuler avidement dans mon sac.
Je jubile ! J*D* achète un cahier fait par E* avec une de mes sérigraphies. Je lui avoue combien j’ai été fascinée de retrouver les ateliers où je travaille dans son Journal, et combien j’étais passée près de me croire en train de vivre dans son univers de fiction. C* semble surpris que j’aie deviné qu’il était l’homme à la tête d’ours.
E* rencontre son sosie, qui ne se rend compte de rien.
Mjack est obnubilé par ce qui me semble être un petit animal non apprivoisé et non domestiqué. À mon avis, il a décidément fait le bon choix de s’inscrire à la maîtrise.
Le gars des annonces de téléphone achète à Mjack « Souvenir du Continent », une superbe sérigraphie dépeignant les drapés d’un sac de plastique.
Les serveuses du Madrid avouent à J* qu’elles « font toutte », ce qui stimule son imagination débordante. De mon côté, je me demande si les filles qui parlent de magasinage dans les toilettes font partie de « l’expérience Madrid ».