La face cachée du lunatisme
L’effervescence que connait le FAS ces derniers mois a donné lieu à des discussions d’historiographie sur sa genèse et sa généalogie enracinée dans d’antiques projets. Ces discussions, je l’avoue, m’agacent profondément, puisque pour une foule de raisons bonnes et mauvaises, je n’ai jamais contribué au défunt Nystagmus, la revue où fut cité pour la première fois le FAS et où fut mise à l’épreuve la discipline de produire des textes et d’éditer un fanzine.
Bien sûr, je pourrais me satisfaire de l’étiquette de tard-venu. Et même, ce serai être injuste envers moi-même, puisque j’écris sur les annales du FAS depuis les tous débuts, encore une fois, pour de bonnes et de mauvaises raisons. Et puis, qu’est-ce que cette obsession du fondationalisme? D’où vient cette équation «plus ancien = plus noble = plus d’autorité?» ou «genèse + FAS = nazi»? Abraham a fondé le judaïsme, mais entre vous et moi, c’est seulement avec Moïse que c’est devenu du sérieux.
Il fallait donc une table des lois. Mais, je vous demande, où trouver les lois qui structurent le FAS? Autant faire une coupe bob à la Méduse. Pour avoir droit au chapitre, il me fallait quelque chose de plus aéérien, comme l’air envoûtant du charmeur de serpent, ou un éther originel, dans lequel gravitent les esprits… un esprit, c’est ça! l’esprit des lois! L’esprit du FAS!
Voilà ce que je cherchais. L’origine de l’esprit du FAS. Quelle(s) expérience(s) sont venues infléchir mon quotidien dans le sens d’un combat perpétuel de la stupidité par la stupidité. Pas facile. Il en existe, pour utiliser l’expression du dude avec qui j’ai fait des pochettes aujourd’hui, tout un florilège.
Je peux cependant me remémorer certains moments fort pittoresques de mon secondaire, qui sont sans contredit marquées du sceau de l’action stupide accomplie délibérément. Il y en a une cependant, qui se classe à part, parce qu’elle n’a pas ce caractère commun de simple voyoutage qu’ont les autres.
C’était un midi bien ordinaire, je ne me rappelle plus de la saison. Probablement l’hiver. Comme à chaque midi, nous fuyions plus ou moins la cour d’école et allions nous restaurer dans un des restaurants du mail de S*, le plus grand centre d’achat de toute la région avoisinante. C’était véritablement un gigantesque temple de la consommation et ce l’est toujours, que je sache. Les premières années où j’étudiais au Séminaire, j’étais fasciné par cet endroit, je me battais pour que mes parents m’accordent la permission nécessaire pour pouvoir quitter la cour d’école et m’y rendre. Cependant, invariablement, avec les années, mon regard s’était habitué au rutilant, au clinquant de l’endroit; je dirais même que j’arrivais à voir à travers le vernis les noeuds tordus de cet échafaud du consommateur. Image. Pour poursuivre sur la même image, je dirais que je réalisais que les planches étaient en fait toutes pourries et pire encore, que cette pourriture m’atteignait moi-même: dans cet endroit, je me décomposais.
Je n’étais pas le seul à être parvenu à ce stade gênant. La situation était devenue insupportable. Nous étions pris entre deux options également repoussantes: rester dans la cour d’école ou nous rendre dans ce mail devenu abject. Or, ce devait être l’hiver, puisque la première option n’était par principe pas envisageable. Comment cependant, affronter ce monde puant de musique d’ascenseur, de bijoux pour grands-mères, de boutiques branchées pour ados, de restaurants fast-food, comment, en un mot, garder son quant-à-soi au coeur de toute cette bêtise, sinon en se servant de la force de l’adversaire pour le vaincre?
Je me rappelle de ce midi-clé ou nous avons trouvé la solution. Comme d’habitude, nous quittions la cour d’école à l’heure du midi. Cette fois cependant, au lieu de partir en bande, nous n’étions que Mysterious et moi. Les raisons qui font que Mysterious se rendait dans ce mail étaient encore plus occultes que les miennes: pour ma part, je tentais de justifier le tout en arguant de la nécessité de manger pour »vivre ». Mysterious, quant à lui, avait toujours son lunch, fait par sa mère attentionnée. Le chanceux. Quoiqu’il en soit, nous nous rendîmes au restaurant où l’on vendait de la pizza où j’engouffrai ma millième, arrosée de la fameuse «sauce toxique», le tout sous l’oeil quelque peu inquisiteur du Mysterious. Puis, je terminai mon repas et nous partîmes déambuler dans les couloirs du mail, suivant la même trajectoire arbitrairement définie par les secteurs dont nous n’avions pas été bannis pour nos frasques, un gardien sur nos talons, comme toujours.
Quel ennui. Étant ainsi épiés, il ne nous était plus loisible de nous divertir en faisant des tours de carrousel. Impossible également, de nous arrêter sur le divan au E*, pour visionner le blockbuster de l’heure. Nous étions condamnés à errer, de plus en plus conscients des tares de l’endroit, de son carrelage fissuré, de ses poutres de béton armés mises à nues, de ses espaces laissés vacants et bien sûr, de la cohorte de petits vieux plus ou moins zombifiés qui venaient y tuer le temps. Nous ne valions pas mieux qu’eux, d’ailleurs, sinon qu’à tenter de le tuer, nous y sommes parvenus. Le temps est mort, il s’est arrêté, nous nous sommes assis sur le rebord d’une fontaine en plein centre du mail, et alors il s’est s’est mis à se décomposer, en nous, et à entonner son chant de décomposition:
- Pluiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiie!!!!
Ainsi retentit la première vocalise de ce processus irréversible
- Whiskyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyy!!!
Je ne me souviens plus chez qui le mal a frappé en premier, mais déjà nous nous répondions de vive voix, faisant retentir toute la place de ces cris qui était pour moitié plainte et l’autre résignation, et nous reprenions en choeur:
- Orgiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiie!!!
répétant inlassablement ces trois mantras de décomposition. Puis, nous prenions une pause, je me levais pour acheter un grateux, je le gratais, je perdais, et nous reprenions:
- Pluiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiie!!!
- Whiskyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyy!!!
- Orgiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiie!!!
Nous avons répéter l’expérience à deux ou trois reprises la même semaine. Nous avions nommé l’activité la décomposition, ce qui nous donnait à peu près ceci: «eh Mysterious, est-ce qu’on va se décomposer ce midi?» «oh oui, avec joie!», etc.
C’est donc là que je situerais l’une de mes premières expériences d’action stupide, accomplie délibérément pour vaincre la stupidité, poussée à un degré voisin de l’art. Et vous chers fasiens et chères fasiennes, par quelle nécessité êtes-vous devenus promoteurs d’un quotidien délirant? Quelle est en vous la racine, le Ur-FAS?
Commentaires:
Le FAS a vu le jour dans la tribune de Sherbrooke suite à l’apparition de 4 feux dans différents containeurs.
J’aime à penser qu’il s’agissait d’un de ces moments prophétiques à la »Moise apporte une sceau, je brûle » qui a tourné au vinaigre.
L’ancienne bête noire des gardiens de sécurité devenu à son tour gardien de sécurité. Fatalité ou karma?
Se réincarnera-t-il en raton?
la madame du Ardenne parle encore de vous…