« Je cours rarement, mais, lorsque je cours, je cours si vite que le ciel devient rouge. »
- Mysterious
Ce matin à la ligne de départ sur le pont J*-C*, je m’échauffe et je visualise ma victoire. J’ai 42 kilomètres et des poussières à parcourir dans les rues de M*, avant de faire mon entrée triomphale dans le Stade. Ce n’est pas une mince affaire. Voilà plusieurs mois que je m’astreins à une diète contrôlée, que je mesure mes mensurations et mes calories chaque jour, que je parcours des distances incommensurables, n’allant nulle part, ayant pour seul fin d’endurcir mes muscles et d’augmenter mon volume respiratoire. Et aujourd’hui, jour J, je suis un homme d’acier. Je vaux un million de dollars. J’ai une dégaine d’enfer, avec mes yeux perçants surplombant l’épreuve, portés sur ma destination que je peux voir au-delà des parapets, par-delà le fleuve et les grattes-ciels. Le Stade. Bientôt le signal du départ est donné, après une allocution du maire dont je ne saisis que cette question angoissée : « où sont nos élites ? » Question grave dont je me fais aussitôt l’écho, mais je ne recueille de cet appel qu’un sourire discret de ce journaliste de R.-C., qui est descendu de la colline parlementaire pour venir faire quelques foulées dans les rues.
Départ. Aussitôt, les Kenyans et autres Maghrébins disparaissent. Maintenant, c’est entre moi et la chaussée. Combat à finir contre les crampes musculaires, les points de côté, les douleurs articulaires, la fatigue. Le trajet n’a pas changé depuis trois ans, le circuit G*-V* est toujours aussi plat, le pont de la C* est toujours aussi moche ; toujours aussi surréalistes sont les rues désertes du quartier St-A*, avec ces gens d’affaire aux regards indolents qui sirotent leur café sur les terrasses illuminées par les rayons obliques du matin. Plus loin, St-C*, avec ses bums affalés dans les cadres de portes, puis le demi-parcours. Ouch. J’aurais pas dû partir sur la brosse l’avant-veille. N’empêche, mes jambes tiennent le coup, et c’est heureux, car voilà la Bibliothèque Nationale et la redoutable côte B* — malheureusement, il n’y a pas de groupe pour nous jouer des standards de Dixieland cette année. Parc L*, des arbres, de l’ombre, du vent. Le plus dur s’en vient: le quartier du P*, avec tous ses faux-plats, ses faux-mets, ses faux-jetons. Rue St-L*, j’entre en léthargie. J’ai trop mal partout pour être nulle part précisément, et surtout dans mon corps, alors je tente de me transporter ailleurs; dans les vitrines de cette boutique, dans le bruit des sifflets d’encouragement, dans le petit cul de course de cette jolie marathonienne qui m’a devancé, mais que je vais rattraper et dépasser plus loin, une fois que je me serai réveillé, passé le 32K. Elle s’est arrêtée, épuisée, alors je lui glisse un mot d’encouragement et j’accélère, parce que, contrairement aux années précédentes, j’ai compris qu’il fallait garder son énergie pour la fin. Et la fin, elle approche, presque 4 K à faire sur R*, puis la satanée côte P* IX, cette chienne, et là, très vite, on le sent, on est magnétisé par lui, ce grand Stade, cette soucoupe volante mal déguisée, ce grand temple de l’esprit sportif. Projecteurs. Musique. Foule en liesse. 42 K. Plus que 125 mètres, les magiques, les forcenés, les incorporels, avant la ligne d’arrivée.
Bip!
Je touche au ciel. Une jeune fillette m’accroche une médaille au coup, une autre me tend une bouteille d’eau. Je ne demande rien d’autre, j’ai tout donné, je rentre chez moi sans cérémonie.
Voilà sans doute une grande action stupide, mais j’aurai gagné une chose qui n’a pas de prix : un bronzage.