Zepoulpe, 08/06/2009 [Actions stupides, In Stupidatis Veritas]

J’ai fait tellement de correction dans ma vie, c’est juste comme épeurant quand j’y pense. On pourrait argüer que je suis, somme toute, assez jeune. Mais malgré ma superbe, et si je m’astreins à compter mes heures, je me rends compte des semaines passées à corriger textes par-dessus textes, phrases par-dessus phrases.

Pour le travail, les loisirs ou les études (mais beaucoup pour le travail parce qu’en bout de ligne, je me retrouve avec plus de fric dans mes sweatpants), j’ai relu, reconsidéré, réécrit, retapé, refusé, restructuré et modifié des centaines de pages de manuscrits, de textes de promo, d’argumentaires, de communiqués de presse, de pseudo-romans, d’études bidon, de tentatives d’essai (putain qu’j'ai de l’esprit), de fausses BD, d’affiches, de mémoires de philosophie, d’articles de journaux, de sites internet et de lettres de congédiement.

Mais plus que toute autre chose, ce que j’ai été amené à corriger le plus, ce sont des recettes de cuisine. Beaucoup de recettes. Une brouette de recettes. Des recettes jusqu’au plafond, jusqu’à ce que mes doigts me fassent mal et que ma tête ait envie de se lancer vers un mur. Ce travail est ardu et et plus long qu’il n’y parait : on croirait à tort qu’il suffit de corriger les fautes d’orthographe et schnip-schnap-schnip, tout est fait. Mais on se tromperait. Lorsqu’il s’agit de corriger des recettes, disons-le franchement, il faut corriger les erreurs corrigées par d’autres correcteurs, lesquelles ont déjà fait l’objet d’une correction. Au départ, je fus troublé. Je ne savais pas – et dans mon contrat on n’en parle nulle part – que la correction produit des métastases. Que c’est une espèce de traînée de rouille qui mange le texte à chaque fois que quelqu’un touche au document avec ses doigts plein d’humidité.

Prenons l’exemple du dernier livre, un livre de cuisine italienne de 176 pages écrit en anglais mais traduit simultanément en français pour une parution dans les deux langues. La version anglaise est corrigée par J* qui trouve une quantité invraisemblable de fautes et d’incohérences dans la version originale fournie par l’auteur. Quand je dis invraisemblable, je parle ici de dizaines de fautes par page pour un total de plus de 500 (des fautes qui vont des « Oliv Oil », aux incohérences comme « Flavor » et « Flavour » dans la même page, aux décisions plus subtiles comme des coupures de mots mal faites). Pendant ce temps-là, A*D* traduit toutes les recettes en français à partir de la version originale anglaise (oui, avant la correction en anglais mais on n’avait pas le temps d’attendre). Au fur et à mesure que la traduction se fait, A* révise les versions traduites et envoie au graphiste les versions appelées versions 2. De la même façon, J* envoie au graphiste les versions anglaises révisées. Après le montage (on parle de 2 mois de travail), les documents sont révisés à nouveau. W* révise la version anglaise et trouve encore plus de 250 fautes! Le premier correcteur, J*, est un peu sermonné et se fait comme qui dirait montrer la porte, mais on se rend compte que le montage a lui-même entrainé des erreurs qui n’étaient pas présentes dans les documents word. Pendant ce temps, R* s’occupe de réviser la version 2 en français et trouve elle aussi une quantité démente de problèmes. Finalement, les versions 3 en anglais et en français sont relues par les patrons qui trouvent encore des centaines de problèmes…

Certes, le burn-out est proche et les plaies de chaise nous rongent le cul. Le goût de savourer le canon d’une arme à feu en vient presque à être une idée charmante. Mais, résilience oblige, on se dit que tout de même on avance, que c’est mieux que c’était au départ et qu’ils mangent donc tous de la marde les puristes francophiles!

Mais ce qui est le plus troublant dans cette expérience, c’est que je ne suis même pas si sûr qu’on avançait vraiment dans la bonne direction. Évidemment, les vraies erreurs ont pu être trouvées et corrigées. Mais après la version 2 dans les deux langues, les dernières modifications étaient bien souvent des questions de décisions éditoriales subjectives et la plupart du temps futiles. Par exemple : 1/4 tasse = 62,5 ml. C’est évidemment exclu de laisser ce nombre bâtard. Mais alors, arrondit-on à 60 ou 65? On s’entend que ça change rien à la recette parce qu’il s’agit d’huile d’olive, pas pas d’uranium 235. Mais une fois la décision prise, il faut s’assurer que les 1200 autres occurrences respectent cette convention. Et ceci est vrai pour toutes les conversions (1/3 tasse = 83,33 ml, 1 po = 2,5 cm, etc.) dans les deux langues !

Je me réveillais la nuit en sueur. J’avais l’impression de nettoyer une forêt de ses arbres tombés en sachant très bien que, même si ce sera mieux après mon passage, le temps que je finisse, d’autres arbres auraient eu le temps de retomber sur le chemin.

Aujourd’hui, à 15h, c’est terminé, les documents partent à l’impression. Je pense que je vais me mettre à la création d’une langue à la Julia Kristeva, dépourvue de voyelles et surtout de règles.

1 TSS = BHKBGRHH !

Comments (13)

Commentaires:

  • Commentaire by al_akim, 08/06/2009:
  • J’dis ça d’même, mais en principe on est supposé arrondir à l’entier supérieur lorsque c’est > ou = à 5 et à l’entier inférieur lorsque c’est <5 . Y paraît que c’est une convention (une autre!) Mais bon, c’est aussi possible d’arrondir à la dizaine ou la centaine supérieure dans certains cas. Moi dans le doute j’utilise la règle /2 + 7: à ce qu’il paraît c’est bon pour toute.

  • Commentaire by Zepoulpe, 08/06/2009:
  • Pour m’amuser, j’ai inséré (volontairement) quelques erreurs de plusieurs niveaux de difficulté dans le texte ci-haut. Si personne ne répond à votre annonce sur FAS-rencontre, amusez-vous donc à les trouver !

  • Commentaire by Amygdale, 08/06/2009:
  • Écris de la triviale poésie: ça défragmente.

  • Commentaire by Zepoulpe, 08/06/2009:
  • Je suis tellement fragmenté que je me mets au slam même si j’haïs ça !

  • Commentaire by Mysterious, 08/06/2009:
  • Voilà qui me rappelle singulièrement l’épique révision des trois tomes des Annales du FAS.

  • Commentaire by Poufiasse, 08/06/2009:
  • Enterrez-moi à la plage de /2+7.

  • Commentaire by Zepoulpe, 09/06/2009:
  • « Enterrez-moi à la plage de /2+7. » est la phrase la plus drôle que j’ai entendue depuis un sérieux temps.

    Mysterious, si les corrections des Annales furent épiques, celles que j’évoque sont dantesques.

  • Commentaire by Poufiasse, 10/06/2009:
  • Bouya! ___________________

  • Commentaire by Mysterious, 11/06/2009:
  • —————— baise!

  • Commentaire by Poufiasse, 11/06/2009:
  • PASCAL!!!!!!!!!

  • Commentaire by Mysterious, 11/06/2009:
  • Congé?

  • Commentaire by Amygdale, 12/06/2009:
  • Dis-m’en.

  • Commentaire by touche-toi, 12/06/2009:
  • Le bât blaise?

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