Zepoulpe, 12/12/2007 [Actions stupides]

Moi et Virginie – une amie d’enfance – on s’est dit «ben là, ça va faire.» On avait 15 ans et on s’est juré que si un jour cette société de marde, capitaliste et carriériste, n’implosait pas d’elle-même, on allait se la faire sauter la cervelle… Ils allaient voir notre détermination, ces cons.

Donc, après des années (quelques décennies pour être plus précis) d’attente, voilà qu’elle est là la société, pire qu’elle était, rendue au point de non-retour, avec un réchauffement qui ne réchauffe que les autres, avec des prix de l’essence et des pauvres à tous les coins de rue, des politiciens minables pour qui construire une autoroute correspond à un accomplissement personnel, des chanteurs-enfants qui se font abusés, des policiers armés de poivre et des poulets qu’on ne respecte même pas.

L’autre jour, on s’est revu pour la première fois en 22 ans (elle sortait d’une longue relation et moi je sortais du dépanneur) et on s’est dit que le moment est venu de faire un coup d’éclat. De mourir pour des idées. Et de mort rapide, s’il-vous-plait. De mort rapiiiiiiiiiideeeeu. On a pensé au gun, plus direct et vachement plus marketing que les pilules et le pont. Le problème, c’est qu’on n’a pas de permis de port, pas d’argent et qu’on vit dans un pays de fifs avec même pas de guns vendus en pharmacies comme dans les places civilisées.

On s’est alors dit que, comme plan B, seule la corde amène le petit plus, le petit quelque chose, le petit oupmf, qui fait toute la différence entre les gens qui ont quelque chose à affirmer et ceux qui sont juste décrissés par la vie et qui veulent en finir parce qu’il se sont fait voler leur bouteilles de bières vides sur la galerie.

Ce qui fait qu’on prend mon char gris (couleur appropriée à nos humeurs) et on se dirige vers le plus proche Canadien Tire pour y acheter de la corde. On arrive là, presque heureux, en pensant à cette belle aventure qui nous attend dans le garage. On arrive dans la rangée 8 – matériel de jardin – et on s’immobilise devant l’impressionnant éventail de cordage.

Fuck….

Quoi choisir? Quelle corde est vraiment adaptée à nos ambitions médiévales? Y va-t-on avec de la ficelle doublée, de la corde jaune, du fil de nylon, de la corde en chanvre? Et quelle longueur achetée? Faudrait pas qu’on arrive short, mais en même temps, faut surtout pas arriver trop long… Combien investir dans ce projet? Peut-on seulement se permettre d’être chiche lorsque qu’on veut tâter de la postérité?

On demande l’aide d’un commis :

- Pardon, c’est pour une information… C’te corde-là (geste du doigt), c’tu fiable?
- Ça dépend, c’est pour tendre ou pour suspendre?
- Euh… Un peu des deux. L’idée, c’est que ça puisse supporter un bon poids, genre à peu près…heille Virginie, combien tu pèses?
- Environ 120 lbs, pourquoi?
- Ah oui, rien que ça ! J’aurais juré que tu… en tous cas…
- Comment ça “rien que ça”? Va donc chier !
- Non, non, scuse-moi, je disais ça parce… en tous cas… Je te demandais ça, parce que c’est important.
- Dans ce cas-là… en fait, je pèse 130… Mais va chier pareil !

Le commis intervient en stressant sous son badge :

- De toute façon, avec ça ici, c’est correct jusqu’à 500 lbs. Ça conviendrait ?
- Ben là ! 500 lbs !! Va chier toi aussi, tu t’es pas vu !!??
- Écoutez, Madame, moi je ne fais que mon travail…

J’ai repris le contrôle :

- Ok, on la prend. Mais quelle longueur vous nous conseillez?
- Ça dépend, pour être sûr, 30 m ? Avec 30 m, vous pouvez pendre 3 gros monsieurs…

Ça, c’était une blague. Virginie et moi, on a fait semblant de rire de bon coeur. Puis, on est repartis vers les caisses. Il y avait plein de monde blême qui venait acheter leurs décorations de Noël. La plupart avait dans leur mains quelque monstruosités gonflables qui coûtent une petite fortune et qui dégonflent comme la première poupée gonflable achetée sur Ebay.

Mais nous, on est tout excités, le projet prend forme, ça se concrétise.

On arrive à la caisse et le caissier, un jovial qui est heureux d’être content prénommé Fred, nous regarde, sourit parce qu’on est des clients, nous regarde encore, re-sourit parce qu’on est encore là, regarde sa caisse et sourit de nouveau (probablement parce que sa caisse est bien là où elle doit être). Puis, il tend ses mains de positif pour passer notre corde sur le bipper. Genre de gars qui est authentiquement content à chaque fois qu’une transaction interac est acceptée…

Il a des raisons d’être content parce qu’en attendant en ligne pour passer à la caisse, et malgré mes objections et mes insultes, Virginie à eu le temps d’être tentée par deux lighters à BBQ, 60 cassettes VHS vierges, 242 aimants à frigo, 1116 batteries AA, 4440 montres en spécial et 50209 crayons bics…

De plus, grâce aux quelque 11 milliards de magazines édités par 2 compagnies presque distinctes et disposés sur 360 degrés autour de toi quand t’attends pour payer, Virginie est maintenant parfaitement au courante des allées-et-venues de 1114 couples vaguement connus à cause d’une émission de télé. Comme par exemple, elle sait s’ils s’aiment assez pour affronter l’épreuve de l’amour et s’ils ne sont pas prêts à s’engager sur le chemin de la vie à deux… Mais en plus, à la page suivante, elle a appris tout le reste : s’ils veulent aller au dépanneur après être allés au Club vidéo, s’ils mangent épicé tard le soir, s’ils s’épilent la noune en famille, s’ils se gargarisent avec du liquide lave-glaces, s’ils écrivent souvent des lettres en sortant un petit bout de langue à cause de l’effort, s’ils accrochent des miroirs lorsqu’ils font marche arrière, s’ils reniflent leur jackstrap après une grosse game, s’ils se touchent au rayon bricolage chez Jean Coutu, etc.

Toute de la grosse vraie actualité pure.

Fred, le caissier content ne cesse pas de sourire. Il est sur le bord de transformer mes volontés suicidaires et désirs homicidaires… J’ai soudainement envie de lui défoncer le crâne sur sa caisse et de lui faire ravaler son sourire à 2 piasses (Canadien Tire)… Mes yeux injectés lui lancent des menaces, mais il ne se rend compte de rien et continu de vouloir me faire la conversation «Pis, on passe une belle journée, à date?» Virginie essaie de me calmer en me montrant les nouveautés cinéma, mais rien n’y fait.

Je saute par dessus la caisse, empoigne le caissier (qui sourit encore car il aime bien les surprises) et lui dit de fermer sa grande gueule. Virginie lève les bras machinalement. Le gérant continue de gérer, sachant que les assurances couvrent les vols. Les clients blêmissent davantage (parce qu’ils viennent de se rendre compte que c’est la dernière saison de 450 Chemin du Golf en lisant le TV hebdo). Je menace le caissier avec un des lighters à BBQ achetés par Virginie. Et tant qu’à faire, je lui demande d’ouvrir la caisse et de donner le cash (ben oui le vrai, espèce de cave !). C’est quand il me l’a donné que je me suis rendu compte que calvaire, c’est payant un Candien Tire !! 8850 piasses !! On est sorti à reculons, le caissier toujours souriant malgré la menace du crayon bic et du lighter à BBQ. On s’est retourné rendu dehors et on s’est mis à courir, puis à rouler dans mon char le plus vite possible.

Comme on avait oublié la corde à la caisse, on s’est dit que nos projets de pendaison en duo battaient de l’aile. Pas grave qu’on s’est dit ! Il serait toujours temps de se pendre quand le cash aura été dépensé ! Fred, le caissier content, a hésité un brin gêné, s’est retourné vers Virginie et lui a crié quelque chose en essayant de couvrir le bruit du moteur qui rugissait dans les virages :

« heille, je voulais te dire que moi je pensais que tu pesais juste 115 lbs… Est-ce que tu joues au Scrabble des fois? »

Pffff….

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