J’ignore pourquoi j’ai poussé ces deux fillettes aux longs cheveux blonds dans le bassin du Parc Lafontaine. Je marchais au bord de l’eau, alors qu’elles donnaient des bouts de pain aux canards qui pataugeaient à leurs pieds. Le soleil brillait fort. Je m’approchais d’elles en marchant dans l’allée d’une démarche athlétique. Leurs cheveux d’or chatoyaient. Elles semblaient seules, fraîches et innocentes, mais leurs parents ne devaient pas être loin : était-ce eux, juste-là, qui mangeaient des crudités assis sur un banc ? J’approchais dans l’allée tandis que les deux fillettes donnaient inlassablement des bouts de pain aux canards qui s’empiffraient, mû par un appétit insatiable. J’arrivai derrière elles. J’étais un quidam parmi tant d’autres ; elles ne virent pas venir, obnubilées qu’elles étaient par ces canards qui se gavaient à leurs pieds. Je les poussai toutes les deux en plaquant d’un même geste une de mes mains dans le dos de chacune, en plein sur la colonne, entre les omoplates et – splash ! – elles tombèrent dans l’eau boueuse, parmi les morceaux de pain et les canards qui s’envolèrent en nasillant de terreur. Je cours rarement, mais, lorsque je cours, je cours très vite (si vite que le ciel devint rouge), et comme on repêcha les deux fillettes en pleurs avant de s’occuper de moi, j’eus le temps de m’enfuir. Il n’y eut que toi, un peu plus loin, assise sur un banc, qui m’aperçus, vers qui je courus et qui me reçus en riant, ma canne, mon oie, ma jolie palmipède… Mais ce matin, alors que tu dors à mes côtés, je me demande encore s’il se peut que tu puisses apprivoiser l’inapprivoisable ?