Hier j’ai croisé une fille dans le métro. J’étais appuyé contre les portes du wagon et elle était assise dans le banc du fond en face de moi. Son visage blême aux longs traits tristes et sévères, ses grands yeux noirs et mélancoliques visant le vague (peut-être son reflet dans la fenêtre), son grand manteau noir, m’ont impressionés. Malgré l’anonymat, je ressentais une curieuse familiarité envers cette fille. Elle avait avec elle un gros bouquin dont je ne parvenais pas à lire le titre, puisqu’elle tenait dans la même main un lys jaune contre la page couverture. Je la regardais et je la trouvais belle, et j’étais triste moi aussi. Lorsqu’elle s’est levée pour sortir, elle est passée devant moi, et avant qu’elle ne sorte, j’ai pu jeter un coup d’oeil sur le titre de son roman : c’était Les Possédés. J’ai senti une vive chaleur me monter au cou. J’ai failli bondir du métro pour aller lui parler de mon auteur fétiche, et j’avais enfin compris ce qui me touchait tellement dans son apparence : elle avait un look «Dostoïevski» contemporain. Wow. Mais je n’ai rien fait. Je suis resté là, et je me suis dit que tout cela n’était finalement qu’une affaire d’esthétique, et que, aussi fort que soit mon amour pour l’auteur, cela n’inférait rien de la lectrice.