J’ai passé la soirée d’hier à naviguer sur Internet, en commençant par la lecture d’une série d’articles du Devoir sur différentes façons de s’approprier la ville. J’y appris bien peu de choses — familière avec les mouvements de jardinage guérilla, j’avais déjà entendu parler des jardiniers de la Pointe libertaire, du Roerich Project d’Emily Rose Michaud et d’apiculture urbaine (j’ai un ami punk en banlieue de Paris qui produit un miel très prisé des gastronomes grâce aux interdictions municipales en matière de pesticides et aux nectars exotiques des jardins particuliers) — mais je pris quand même un certain plaisir à voir que je n’étais pas la seule à chercher des trésors cachés dans les interstices de la ville et que maintenant, les journaux sérieux en parlaient. Je terminai mon périple sur le blogue d’un espèce de naturaliste urbain y relatant les observations faites au cours de ses promenades quotidiennes à la découverte de la flore montréalaise. Tout comme moi, ce gars-là rêvait d’un « réseau d’espaces verts interconnectés » s’immisçant dans le tissu urbain.
Aujourd’hui, levée de bon matin et motivée à passer une journée productive de création, je résolus, après maintes tentatives infructueuses, de me rendre au Home Dépôt près de chez moi pour trouver le petit outil introuvable dont j’avais absolument besoin pour commencer à travailler. J’ai pensé que pourrais en profiter pour passer dire bonjour à mon arbre préféré, le févier mâle, dont les épines piquantes surpassent aisément en longueur et en rigidité celles de la couronne du Christ.
Ma visite au Home Dépôt me laissa toutefois insatisfaite. J’avais tout trouvé, sauf ce que je cherchais. Dépitée, je décidai, plutôt que d’aller saluer mon févier, de prendre une marche en passant par le terrain vague en pointe de tarte qui m’avait toujours intriguée, mais dont j’avais toujours remis à plus tard l’exploration.
Il semblait abandonné depuis longtemps, colonisé par des peupliers déjà matures, des chicots, des vinaigriers, plein de beaux arbres, quoi. Il était plein de déchets, ça sentait un peu la merde, mais moi, dissimulée par le feuillage, entre deux trois édifices industriels et leurs stationnements, j’avais l’impression de découvrir quelque chose d’extraodinaire : une zone oubliée du cadastre, une erreur d’arpentage, une enclave verdoyante au milieu d’un territoire stérile.
Au bout de la pointe, le terrain vague se transformait en un long corridor, puis un fossé grouillant rempli d’arbres mangeurs de clôtures. Ce n’était plus qu’une frontière dérisoire avalée par la végétation, l’emplacement parfait pour une section de parc linéaire. Je m’emballai et, comme à chaque fois que je traverse un terrain vague, je me pris à imaginer un sentier, quelques bancs, des fleurs, des tables à pique-nique. J’y vis aussi le prolongement de la piste cyclable s’arrêtant à côté du Home Dépôt.
Je continuai ma promenade dans les ruelles de ce quartier étrange en pleine mutation, coincé entre la Petite Italie, le Mile-End et Parc Extension, où se côtoient les lofts des édifices staliniens de l’ère industrielle et des maisons d’architectes, des entrepôts, des « boîtes à lunch » de pauvres et des condos de luxe. J’étais comme droguée aux champignons magiques. J’hallucinais. Les jardins explosaient. Le béton des ruelles était soulevé par les plantes qui jaillissaient des fissures : plantain, chardon et chicorée, mais aussi roses trémières, onagres, gloires du matin… Tout ça me semblait si beau et je me sentis pleine d’espoir pour la suite du monde.
Je me dirigeai ensuite vers la rue Saint-Hubert car je voulais aller acheter un livre sur la flore urbaine à la librairie Raffin. C’était la vente trottoir sur Saint-Hubert et j’ai vraiment débuzzé.
Commentaires:
Roulant, ce soir, sur ma bécane grinçante, j’ai été interpelé par un homme, surgissant de l’ombre d’un terrain vague : «Scuse, on est quel jour? Pis on est le matin ou le soir. J’viens de me réveiller pis je sais plus trop où j’en suis.»
C’est peu après que je passai devant chez Bébé Astronaute et la vit, par sa fenêtre, assise devant son ordinateur, sans doute entrain d’écrire cet article. Je lui lançai un «bonsoir!», mais elle ne m’entendit pas. Était elle absorbée par le souvenir des épines longues et rigides de son févier mâle préféré?
C’est très beau – comme toujours – ce que tu écris Bébé Astronaute.
Parlant de sentiment, moi, quand je vais hiker avec ma douce, on se regarde dans les yeux et on se partage dès le commencement un des deux règnes : « ok, toi tu prends la flore, moi je prends la faune ». Comme ça, rien n’est laissé au hasard. (J’avoue que je prends souvent la faune, espérant voir un couguar avant elle ou un cobra des neiges, histoire de shower off …)
Ça donne lieu à des très beaux moments romantiques, lesquels, je dois le dire, finissent souvent par du humus-sex…
Dans Le voyageur de la nuit, Thierry Horguelin nous apprend, par ailleurs, l’existence de la rue Saint-Louis qui serpente autour du Mont-Royal et est constituée en république autonome depuis le dix-neuvième siècle.
Je cherche, je cherche (sur un air connu) cette pointe de tarte, mais je ne trouve pas. Territoire fictif ou réel?
Ça me rappelle la foi où un pote un peu étrange à moi et moi-même avons essayé de trouver le Madison Square Garden à Montréal à l’aide d’une carte de NY. Le résultat fut, c’est le moins qu’on puisse dire, surprenant.
Bon ben fuck : ya une faute de frappe dans «foi», mais c’est pas comme si j’avais pas essayé de la corriger… Fuckin privilèges d’éditeur à marde.
[...] inexploité, cette pointe de tarte de nature sauvage, voire hostile, en territoire urbain, dont Bébé Astronaute nous a déjà parlé. Je m’y suis couché en boule au milieu des plantes sauvages. Une mouche s’est posée sur mon [...]