Ma chère Ekaterina,

Je t’écris depuis cette retraite où je me suis réfugié du smog de la ville. Sans eau courante ni électricité, je me tiens près d’un poêle pour t’écrire, ayant recouvert mes épaules de la liseuse tricotée par tes mains expertes. Chaque jour, affrontant les rigueurs de l’hiver, je sors visiter les collets posés tout autour de la Hütte, mais ce parcours ne me rapporte ordinairement que des engelures. Néanmoins, je reviens rasséréné de l’air vif, et c’est l’esprit parfaitement lucide que j’entreprends mes travaux.

Me prenant pour cobaye, j’affronte une à une les expériences de pensée les plus saugrenues de l’histoire de la philosophie, car je ne me satisfais pas de douter de tout : je mets chaque proposition à l’épreuve des faits.

Je tenterai aujourd’hui de répondre à la question de ce philosophe autrichien un tant soit peu laconique et dont tu m’as fait parvenir les écrits. Voici le passage qui m’occupe :

…quand « je lève mon bras », mon bras se lève. Le problème se pose : que reste-t-il lorsque je soustrais le fait que je mon bras se lève au fait que je lève mon bras? (Wittgenstein, 1961, par. 621)

Je me propose de répondre à cette question. À première vue, il semble que l’expérience soit facile à réaliser, le seul matériel requis étant un bras, ce dont je suis doublement pourvu. Allons! Passons sans plus tarder au laboratoire!

[Se lève, puis lève le bras, puis retourne à la table]

En première approximation, ma chère Ekaterina, l’observation rigoureuse du phénomène révèle que ce qui reste, manifestement, du fait que je soulève mon bras, une fois retranché le fait que mon bras se lève, s’avère n’être rien d’autre qu’une manche de chemise.

[Marque une certaine insatisfaction]

Bien qu’elle soit exécutée dans la plus stricte observance du protocole expérimental, cette première tentative n’en manque pas moins de me décevoir, étant donné le caractère accidentel du coudoiement de ma manche et de mon bras. Il me paraît donc absolument nécessaire de reprendre les tests en écartant toute perturbation textile superflue.

[Se lève, retire sa chemise, puis lève son bras]

Le résultat du second test me laisse encore perplexe. C’est que je ne sais pas au juste comment je devrais opérer la soustraction. Il est hors de question que je coupe mon bras, car cela ne ferait que reporter le problème. En effet, que resterait-il du fait que je coupe mon bras, une fois soustrait mon organe sanguinolent? [Hautain] Rien d’autre que des hurlements sans valeur scientifique.

Non, ma chère Ekaterina, nous ne voulons pas être hantés par un membre fantôme. Il nous faut reprendre le questionnement avec le plus grand sérieux. « Que reste-t-il, donc, lorsque je retire le fait que mon bras se lève au fait que je lève mon bras? » Considérant l’énoncé sous un angle strictement syntaxique, il me paraît que la réponse pourrait bien être le « je » du « « je lève mon bras » Une fois soustrait le fait que mon bras se lève au fait que je lève mon bras, il demeure un « je » qui serait, pour ainsi dire, le moteur de l’action. Mais cette réponse fort économique masque un petit inconvénient de l’opération : la soustraction du je de l’énoncé « je lève mon bras » ne peut se faire sans additionner un se dans l’énoncé « mon bras se lève ». Il s’avère, donc, que notre équation n’est pas tout à fait homogène, et si l’on enfonce le sujet à un bout de la phrase, il rejaillit à l’autre bout!

Mais poursuivons. Si mon bras se lève, alors on peut dire qu’il est autonome. Retrancher le je équivaut à donner une volonté propre à mon bras. Dès lors, comment éviter que cette volonté ne vienne empiéter sur la souveraineté du reste de mon corps? Il faut absolument tracer une frontière!

[Se lève, trace un cercle au crayon feutre autour de son épaule]

Me voilà quelque peu rassuré. Maintenant, tout est clair : il y a mon bras et mon corps, chacun de leur côté, et chacun fait ce qu’il veut.

[Moment de perplexité]

Mais, au juste, pourquoi tracer une ligne ici et non pas là? « Mon bras se lève », d’accord, mais où, au juste, commence mon bras? D’ailleurs, qu’est-ce qui me donne le droit de séparer de la sorte mon bras du reste de mon corps? [Véhément] Et puis, à tout prendre, qu’est-ce qui me donne le droit de parler de « bras » et de « corps »? Me voilà prisonnier des mots, et je ne vois pas comment cela pourrait être pire.

[De plus en plus troublé, se prend la tête] Ma chère Ekaterina, je m’enfonce ici dans le mystère. Tous ces organes autonomes et ce je insaisissable m’empêchent de saisir le problème à bras-le-corps!

[Ses mains bougent devant lui. Soudain, ses bras s’enlacent autour de son corps, le faisant prisonnier de sa chaise. Il se débat en hurlant « insaisissable je! Insaisissable je! » Puis, au bout d’un moment, il parvient à se libérer.]

Ma chère Ekaterina, à la question « Que reste-t-il lorsque je retire le fait que mon bras se lève au fait que je lève mon bras? », je ne puis offrir qu’une réponse : des nuits d’insomnie.

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