Au départ, on n’a vu qu’une boule de poils beige. Elle avait visiblement été arrachée d’un animal sans son consentement. Et comme les îles de Boucherville sont proprement envahies de chevreuils, la conclusion s’imposait : je tenais dans mes mains une boule de poils de cerf de Virginie. Un peu plus loin, dans le lit d’un ru gelé, figé par une croûte de neige de 4 pieds, un couple de quinquagénaires restait planté là en nous regardant. L’homme s’adressa à nous :
- Ça ne peut pas être des loups, il n’y a en pas au sud du fleuve.
Avec ma propension légendaire pour l’exactitude – celle qui a fini par me faire perdre la plupart de mes jobs – je me reteins de lui dire que nous nous trouvions en réalité au milieu du fleuve et que donc, ça ne prouvait rien; genre “dans ta face, l’grand”.
- Est-ce que c’est un chevreuil, vous pensez ? que je lui ai demandé en montrant la boule de poils.
- Oh oui, c’est un chevreuil. Il est juste là.
Son doigt de quinquagénaire pointait vers un talus bordé de quenouilles enneigées. En faisant un pas de plus, on se retrouva nez-à-nez avec une grosse femelle qui gisait là. Elle était indubitablement décédée, ce qui nous donna le goût d’aller voir de plus proche. En s’approchant davantage, on pouvait voir que son museau et la moitié de son abdomen avait été dévorés par quelque chose, voire par quelqu’un. Du sang, des tripes, des poils et des restants de bouts de quelque chose appartenant à la chevreuille, s’amoncelaient autour de la carcasse, laquelle regardait la mort en direction ouest-sud-ouest.


- Ça peut pas être des ours, rappela le quinquagénaire, il y en a pas ici.
On l’ostina pas : il semblait s’y connaître en répartition de bestiaux. G qui était un peu plus haut, à environ 2 mètres de la carcasse, s’amusait à pousser du pied un bout d’intestin rempli de crottes pas encore chiées. Un ami des bêtes, pas de doute.
- Est-ce qu’il y a des carcajous ici? demanda le quinquagénaire, résolu à trouver le coupable et à le juger sévèrement.
- Non, et je ne pense pas que ce soit l’oeuvre d’une licorne ni d’un centaure non plus.
C’est grâce à ce genre d’attitude que j’ai perdu la plupart de mes amis et que ma mère me parle plus.
- Un coyotte? qu’il proposa.
- Probalement, que je lui dis.
- Mais pourquoi il l’a juste bouffé au quart? demanda M.
Bonne question. Qui demeura sans réponse. Vu que tout le monde a vu CSI (normal, il y a une émission qui commence toutes les 20 minutes, sur 23 postes), on s’est dit que le moment était bien choisi pour prendre des photos.
- Je pense qu’on devrait le dire aux gardiens du parc, annonça le quinquagénaire à sa femme qui se tenait en retrait, emmitouflée dans sa bourgeoisie.
G et moi on s’est regardés en voulant dire, «c’est vrai que quelqu’un devrait le dire aux gardiens, et ce quelqu’un devrait vraiment être nous.» On salua les quinquagénaires qui s’en allaient au petit pas en direction de la guérite, annoncer leur découverte.
De nouveau seuls sur le sentier croûté, on se regarda une seconde, puis on fit une entente tacite : on serait les premiers à le dire aux gardiens ou bien merde ! Les quinquagénaires ne nous voleraient pas le pion, ou plutôt mourir !
Go !
Trois flèches sauvages coupèrent dans le bois en direction de la guérite. On avait environ 1 km à faire, et on entendait bien le faire plus vite que ces asti de baby-boomers. La neige enfonçait un peu en crissant, mais rien à faire, on avançait de plus en plus vite. On avait emprunté un autre chemin que les quinquâgés et on espérait que le nôtre était le plus court. Le chemin en rejoignait d’autres et de plus en plus de gens (tous des quinquagénaires) s’y retrouvaient pour se diriger en direction de l’accueil, augmentant d’autant notre nervosité. On s’imaginait qu’ils communiquaient entre eux à distance par téléphone et que déjà, les quinquagénaires avaient annoncé leur découverte aux gardiens. Devait-on arrêter physiquement les individus qu’on croisait, au cas où ils seraient dans la combine? Jouer l’homme plutôt que jouer la puck?
Plus l’objectif approchait, plus nos coeurs battaient vite et plus nos pas se faisaient pressants. À 100 m, nous avancions au petit trot; à 50 m, nous joggions; à 10m, nous sprintions carrément. Devant le gardien ébahi, nous regardâmes autour de nous en sueur, pour voir si le quinquagénaire et sa bourgeoise nous avaient doublés, mais il semblait bien que nous étions dans la plotte de tête.
Victoire !
Noblesse !
Honneur !
- On a trouvé un chevreuil mort ! que nous avons dit à l’unisson, fiers de faire un geste pour que la nature reste propre.
- Ok, où ça? que nous dit le gardien
- Sur le petit ruisseau, à environ 1 km d’ici.
Le gardien, un petit à moustache dont les sourcils formaient un sourcil, se retourna vers son collègue, un grand roux avec des yeux bleus, et dit :
- Va falloir dire à Yvon de le mettre ailleurs, parce que là on se fait écoeurer 10 fois par jour par des gens qui pensent l’avoir découvert les premiers.
Damn.