Amygdale, 19/11/2011 [Mourir au Canada]

Il va de soi du reste que « fantômes », « liens », « être suprême », « concept », « scrupules » ne sont que l’expression mentale idéaliste, la représentation apparente de l’individu isolé, la représentation de chaînes et de limites très empiriques à l’intérieur desquelles se meut le mode de production de la vie et le mode d’échanges qu’il implique.

- Karl Marx, L’Idéologie allemande

De Montréal à Ogoki

Une suite de bévues commises par nonchalance entraînèrent mon congédiement du musée où j’étais employé comme gardien. Nous étions en avril et la perspective de passer l’été prisonnier d’une ville humide et bruyante, dans un endroit somme toute ennuyeux, ne m’enchantait guère. Étudiant blasé et perclus, il me fallait du grand air. Je me décidai donc à offrir mes services comme reboiseur en Ontario. Un seul courriel suffit à me faire embaucher.

Tandis qu’à Montréal les arbres avaient revêtu leur feuillage vert tendre et que les déchets, libérés de l’emprise de la neige, virevoltaient librement dans l’air chaud, je préparais mes valises pour m’exiler vers des latitudes plus nordiques, où les lacs étaient encore gelés. J’apportai, en tout, un grand sac à dos et une poche de hockey remplis de ce que je m’imaginais nécessaire à la vie dans un bush camp : un matelas, une vingtaine de paires de bas de rechange, de vieux sous-vêtements, trois paires de pantalons de travail Big Bill, des chemises à carreaux et des articles pour la toilette. Il s’y trouvait également tout l’attirail du planteur, soit les bottes, une gourde en plastique surdimensionnée, un casque et des gants de jardinier. Enfin, l’outil essentiel, la pelle au manche court et à la lame étroite, affûtée et dûment identifiée à l’aide de bandes de duct tape de couleur.

Un bush camp, donc, c’est-à-dire un camp loin, très loin de toute civilisation. L’autobus qui sillonne le nord l’Ontario vous emmène généralement jusqu’à Thunder Bay, mais cette année-là, le jour prévu de mon départ, il s’arrêterait à Hearst. Il me faudrait donc me rendre de mes propres moyens à Longlac, où devaient nous prendre les foremans en camionnettes vers 17h le jeudi, pour nous amener jusqu’au camp par la Ogoki road. Je voulais à tout prix éviter de prendre le train, qui est la plus calamiteuse des limaces en termes de moyen de transport. Comme Longlac se trouve à 200 km à l’ouest de Hearst sur la Transcanadienne, j’estimai que j’aurais tout le temps d’arriver à mon rendez-vous sur le pouce.

Cette estimation devait s’avérer erronée. Flanqué de mes deux gros sacs, je passai toute la journée sous un crachin glacial à attendre au bord de la route, à Hearst. Un entrepreneur, qui faisait la navette entre les deux villes, me prit enfin, au moment où le soleil déclinait sur l’autoroute. J’arrivai à Longlac vers 19h, et bien sûr, tout le monde était parti. À l’hôtel, je téléphonai immédiatement aux bureaux de la compagnie. On me confirma que tous les planteurs étaient en direction du camp et qu’il me faudrait attendre le lendemain qu’une autre camionnette soit envoyée.


Illustration: BB Astronaute

J’attendis trois jours. Je dus changer de ville et me rendre à Geraldton. Mes deux nuits passées là, au Golden Nugget, me coûtèrent presque toutes mes économies. Au troisième jour, vers midi, après être revenu de la bibliothèque municipale, je vis un autobus faire irruption dans la cour de l’hôtel. Celle qu’on avait envoyé me chercher était la surveillante de la qualité pour la compagnie de reboisement. Elle s’appelait Karine. C’était une grande fille blonde, mince, à la forte ossature. Un peu timide, mais dévouée à son travail, elle avait déjà été planteuse. Elle savait ce qu’était le treeplanting et elle serait compréhensive envers nous, pensai-je. Encore une conjecture qui serait réfutée.

Je m’efforçai de sympathiser de mon mieux avec elle de mon anglais rouillé, schématique et un peu bègue. Elle m’expliqua qu’elle devait passer par l’aéroport de Nakina avant de revenir au camp. Elle allait chercher une équipe d’Ojibwés Eabametoong qui avait pris l’avion de Fort Hope. À sa façon de me regarder, je sentais que cette mission ne l’enthousiasmait pas outre mesure . Une fois embarqué, il faudrait conduire cet équipage à une aubainerie, le seul commerce de Nakina ouvert le dimanche, afin qu’ils puissent se procurer le matériel nécessaire, impossible à dénicher à Fort Hope. Alors que j’avais pris trois jours pour faire mes préparatifs, eux durent tout faire en une heure. Le résultat fut qu’on chargea un amas d’objets divers en désordre dans l’autobus, et une bonne quantité de chips.

Nous avions pris du retard sur l’horaire. K recevait des appels et semblait stressée. Une fois de retour sur la route, je me mis à socialiser avec les Indians. Il y avait John, le plus âgé du groupe; Danny, qui avait une dizaine d’années d’expérience comme planteur et se trouvait à ce titre le plus expérimenté. Il y avait aussi Mark, qui avait acheté une ligne à pêche bon marché et qui essayait de l’assembler. Les gars buvaient et mangeaient des chips dans le bus en s’envoyant des blagues et des regards chargés de sous-entendus. Puis, on se mit à se passer le calumet de la paix. À un moment, John me fit signe vers l’arrière, en portant à mon attention l’un de leurs camarades, qui avait l’air dans un état second, pour ne pas dire tierce. Je demandai à John la raison de son apparente stupeur et celui-ci se retourna vers les autres, qui s’esclaffèrent tous de rire. J’avais affaire au junkie du groupe, un certain Mike. Mike, avec sa moustache et sa beaver cut, ses yeux jaunâtres striés de veinules, passait instantanément d’un état de béatitude à une attitude de méfiance, redressé sur son banc. Puis, il retombait dans ses songes psychédéliques… (à suivre)


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Commentaires:

  • Comment by Mysterious, 19/11/2011:
  • Quel sens de l’exergue!

  • Comment by Amygdale, 19/11/2011:
  • Pas mal hein? C’est un art que j’ai appris à l’école de Kyoto.

  • Comment by Al Cool, 21/11/2011:
  • On attend la suite avec impatience…

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