Quand je l’ai finalement vu – avec cette ridicule région de la rétine qui imprime les choses situées en périphérie de l’action, comme les accidents de mobylettes impliquant des drag-queens ou les rebords de couchers de soleil – j’ai su que c’était vraiment un vendeur de chars.
Mais clairement façon nouvelle génération. The New and Improved Shit. La bédaine et la moustache? Gone. L’air fourreur et le regard crosseur? Vanished.
Il était mince, bronzé, en forme et, évidemment, hautement insupportable. Sa chemise entrouverte laissait deviner l’absence calculée de poils chestaires, de même qu’un très original collier de billes de bois. J’allais très vite apprendre, sans le demander, que cet homme vaguement chauve (mais qui s’assume), s’entraînait pour le Iron Man – c’est-à-dire un hobby de Forest Gumps sur le crack permettant d’avoir toujours une excuse sous la main pour expliquer ses courbatures et ses après-midi passés en short serrées à courir (nager, bécycler) vers nulle part.
Il avait le regard presque honnête et affichait les façons d’un père 2.0 – i.e. qui écoute avec ouverture les demandes de ses enfants avant de leur crisser une volée légale. Son prénom m’avait donné une idée de son âge – entre 45 et 55 ans – et ses bas remontés haut, de même que ses diplômes de masso-naturopathe acupuncteur/chiro/philothérapeute, m’avaient convaincu que j’avais affaire ici à quelqu’un qui pensait avoir de la personalité.
Ç’a allait se révéler être terriblement pas le cas.
** Il est important de dire à ce stade que toute cette non-aventure se déroulait à Laval. Et pas dans cette belle partie où le métro n’a pas peur d’aller.
Les chars que Stéphane – ou plutôt Stéfane, comme si cela changeait quoi que soit – souhaitait vendre étaient disposés dans un endroit que l’on doit, parce qu’il n’y pas d’autre mot, qualifier de garage. Mais cet endroit, en tant que garage, était beaucoup trop petit pour les ambitions de son propriétaire. Ce qui faisait qu’il était rempli à rabord de chars à vendre – au moins 20 – stationnés dans un endroit qui aurait pu en contenir relaxe 6 ou 7. Un esprit adroit – genre Gary Kasparov ou Paul Auster – eût pu en parquer 10 ou 12, sans se forcer. D’autres plus maladroits – genre Mel Gibson ou Lindsay Lohan – auraient clairement pris soin de bien mélanger les couleurs.
Les 20 chars en questions se trouvaient tous dans une pièce vraiment trop propre pour un garage, à l’arrière d’un bureau vraiment trop sale pour un bureau. Chaque véhicule était situé à moins de 9 cm de son voisin, dans un configuration somme toute remarquable et presque belle mais, disons, loin d’être aérée. N’importe quel mathématicien ou rainmen (au pluriel) auraient tout de suite compris que ces voitures (de marques par ailleurs célèbres) étaient disposées dans l’unique et seule configuration possible dans l’espace disponible. En effet, pour rentrer plus de putains de chars dans un espace aussi restreint – sans évidemment les empiler les uns par dessus les autres, ce qui aurait été de la tricherie vraiment magnifique à voir – il aurait fallu penser en quatre ou cinq dimensions. Mais, pour Stéfane, le temps manquait pour réfléchir à tout ça et, de tout façon, il y avait du roulement.
Le potentiel d’amusement ne m’avait pas flaché à mon arrivée dans le garage gigantesquement petit, mais après un certain temps à regarder ces autos cordées comme si elles étaient des bas dans le tiroir d’un comptable, celui-ci me sauta au yeux et je dis :
- Celle-là, dis-je en pointant l’auto la plus près de la porte du bureau et donc la plus loin de la porte du garage située à l’autre bout complètement, on peut-tu l’essayer?
- Pas de problème, dit Stéfane en n’hésitant pas plus que 42 centièmes de seconde.
Il alla donc chercher un porte-clés (le genre fait pour les contrôler tous) et, à distance, ouvrit la porte du garage, au loin.
Ce qui s’en suivit fut simplement grandiose. Stéfane entreprit de sortir, l’une après l’autre, les 19 voitures qui bloquaient la voie de celle que nous voulions tester. De haut, ç’a aurait eu l’air d’un jeu pour iPod qui consiste à résoudre un casse-tête très simple. Mais dans les faits, il fallait sortir la première assez loin sur la rue (genre pas mal loin), revenir à la course chercher la 2e et ainsi de suite x 19. Cela lui prit 37 minutes (j’ai compté).
Comme il fallait s’y attendre (mais Stéfane ne s’y attendait pas), après que celle que nous voulions fut libre et à l’extérieur, je dis :
- Chérie, es-tu sûre de la couleur. Me semble que ça ne nous ressemble pas. Qu’en penses-tu?
- Ouain, c’est un peu trop beige pour nous.
- Et les autres?
- Bien trop chères.
- En tous cas, merci Stéfane pour ton temps. On reste en contact.
Bref, on a adoré Laval.
Commentaires:
La perle des petites annonces:
« Honda Civic à vendre. Tout est en bon état sauf que le capot a lâché pis a pété le pare-brise donc capot et pare-brise à changer. »
Est-ce que j’aurais pu mettre mon ongle entre?
Un ongle, oui; ton mémoire, non.
Le garage en tant que garage, est-ce que c’est comme l’être en tant qu’être?
Je dirais que c’est comme la totalité de tournure de l’ustensilité dans lequel le dasein se trouve toujours-déjà. Par contre, l’ouverture de la porte précipite une époquè par laquelle cette totalité se trouve pro-jetée vers le stationnement; ainsi le devenir ekstatique-horizontal échoit à l’Abgrund de la chaussée goudronnée, soit l’impensé en-soi et pour-soi.