Y fait frette hein? Ça donne envie de rester sur le bord du foyer pis de raconter des histoires. Là, assisez-vous ben comme faut, m’en va vous conter une comme dans l’temps. C’est mon grand-père du bord de ma mère qui me l’a contée, un bon soir de Noël. Lui, qui s’appelait Noël, parce qu’il était né à Noël (et allait mourir un Noël), avec son pedigree, il nous évitait tout triturage de méninges: c’est invariablement lui qui faisait le Père Noël. Ça fait qu’y m’avait fait m’asseoir sur ses genoux, pis avec sa grosse voix de vieux caribou, y m’avait demandé si j’avais été sage, cette année-là. Moi, pas fou, j’avais dit oui, comme d’habitude, parce que dans le nuage de six ou sept points de réponses aléatoires à cette question, c’était celle qui était le plus régulièrement associée à une récompense. « Attention », qu’y m’avait dit. Pis là, y faisait grouiller son moignon en imitant Donald Duck « tu pourrais t’eurtrouver amanché comme moé! » Le père Noël, y lui manquait un bras, on savait pas pourquoi, nous autres, les jeunes, rapport que nos parents voulaient pas nous en parler.
« Commence pas à faire peur aux enfants, eul’père! » avait dit ma tante Monique, en passant. Mais le père voulait rien savoir : « c’est pour leu mette du plomb dans tête, à c’t'engeance-là, que je leu raconte mes histoêres. »
« C’était une fois qu’on bûchait dans les environs de Alma, ça fait ah… ton père était même pas né! » avait-il commencé. « Les moulins, dans ce temps-là, roulaient jour et nuit; du papier, on en faisait, cré-moé, y’en avait pour les fins pis les fous! Mais pour faire c’te papier-là comprends-tu, y fallait bûcher. Y fallait bûcher à longueur d’année. On vivait chichement, sur une terre. L’hiver, un petit pécule de surplus, c’était bienvenue, tandis que la femme restait à maison avec les enfants. En tout cas… sur papier! Ça fait que cette année-là, j’avais mis ma crémone, mes mitaines, pis j’étais parti bûcher. »
« Aussitôt que le train s’arrêtait à Alma, il fallait rejoindre le forman, qui nous attendait avec la chenille. On niaisais pas, on partait direct pour le camp. On roulait dans des petits chemins d’hiver, pas trop entretenus, pendant deux ou trois heures. Puis, on arrivait finalement au camp, tard le soir, et le forman nous laissait choisir, parmi cinq ou six cabanes, celle où on voulait s’installer. C’était pas le Hilton que c’té cabanes-là! On vivait six par chalet, pis le soir, m’a te dire un affaire, ça sentait l’habitant dans la place. Mais les gars étaient par r’gardants, y étaient là pour travailler, des grosses journées de dix, des fois douze heures, ça fait que le soir, tu rentrais pis tu cantais assez vite. Combien de fois j’ai vu Herménégilde – mon partner – endormi sur le sofa, le matin, avec sa pipe dans’ main! »
« Remarque, on avait pas toujours été chum, moé pis lui. Méné – comme on l’appelait -, c’était toute une armoire à glace. Il était deux fois gros comme moé, je te mens pas. Il en imposait, pis y le savait. Dans ce temps-là, les hommes forts étaient traités comme des princes, ça fait qu’y étaient portés à se croire tout permis. La première année que je travaillais su c’te camps-là, je connaissais personne, ça fait que j’avais déposé mon bardas su mon grabat sans mot dire, pis je m’étais assis dans la petite pièce commune pour fumer tranquillement pis lire la gâzette. Personne parlait. C’est là que le gros Méné était rentré, en tapant su’l mur pour escouer ses grosses bottes. Y s’était approché de moé, pis y m’avait r’gardé d’un air à me demander qu’est-ce que je faisais là. J’étais sur sa chaise, ou du moins, la place où il avait l’habitude de poser son gros derrière plein de soupe. « Ôte-toé de d’là! » qu’y m’avait dit, sans même me demander mon nom.
- Comment ça?
- T’é assis su ma chaise.
Je le r’gardais. Y touchait quasiment au plafond d’la cabane.
- Ôte-toé, ou bedon, c’est moé qui va t’ôter!
J’ai pas dit un mot. Je l’air r’gardé direct din yeux une bonne escousse, pis quand j’ai compris qu’y allait pas me sacrer patience, je me suis à peine levé, juste assez pour y ramasser le plastron de sa salopette. J’ai tiré rienqu’un coup, ben sec, pis ses brettelles ont sauté. Le gros Méné s’est ramassé en combines devant toute la maisonnée. Alors, tu comprends ben, la pudeur, dans ce temps-là… Méné était parti se cacher dans son coin, tout honteux. Nous autres, on riait comme des bons. »
« À partir de là, c’était clair qu’y ferait plus son frais avec moé, mais je voyais qu’y cherchait à me faire un mauvais coup. C’était pas une lumière, mais ça prenait pas grand-chose, sur ses camps-là, pour se retrouver dans l’trouble. Sans trop me méfier, je continuais de faire mes affaires. Un bon jour, que je bûchais à la hache, le gros Méné travaillait dans les environs avec un autre gars, avec une grande scie passe-partout. Il travaillait pour deux, ce gros boeuf-là! Son partner se contentait de tenir l’autre bout de la scie, juste pour dire qu’à restait pas coincée dans l’arbre. À un moment donné, j’ai entendu un gros craquement, puis, après un silence, ça s’est mis à crier à tue-tête. Quelqu’un demandait de l’aide. Je suis tout de suite parti voir ce qui se passait. Quand je suis arrivé sur place, j’ai vu Méné étendu à terre. Il y avait du sang partout sur la neige autour de lui. Une grosse branche sèche s’était détachée de l’arbre et lui était tombée direct sur la tête. Le gros Méné ne grouillait pas une cenne. Son partner courait en tout sens en jurant comme un cheminot, mais il n’aboutissait à rien. Le sang continuait de couler. Il fallait ben faire quequ’chose, ça fait que j’ai décidé de prendre le gros Herménégilde sur mes épaules et de le traîner jusqu’aux baraquements. »
« J’ai marché comme ça deux bons miles, dans deux pieds de neige, avec ce gros ours-là su mon dos. Quand je suis arrivé au camp, ils m’attendaient avec un attelage de chevaux. Le partner s’était déniaisé pis les avait averti de faire venir l’infirmière. Ils ont mis le gros dans le traîneau, puis ils sont parti vers le camp, où ils ont pu le transférer dans la chenille, qui partait direct pour l’hôpital. »
« Le gros Méné était revenu une semaine et demie plus tard. Il m’avait rien dit, rapport à ce qui s’était passé, mais en partant pour bûcher, y m’avait demandé si je travaillais tout seul, parce que lui, son partner était malade. Alors, tu comprends bien… On était payé à l’arbre. Bûcher à la hache, c’était deux fois plus long. Avec le gros Méné, je ferais au moins trois fois plus de coupe, et on pourrait couper des plus gros arbres. Pis quand tu bûchais des plus gros arbres, le forman t’avais dans ses faveurs. »
« Ça fait que je me suis mis chum avec Méné pis le forman, Roland, qui venait du coin. Une fois de temps en temps, y nous invitait boire un petit verre de rhum, nous autres pis les autres gros bûcheurs, dans sa cabane. Pis là… »
- Pis là quoi?
- Attends minute… je m’en rappelle plus.
- Quoi? Mais ton bras, c’est ousse que tu l’as perdu?
- Je… m’en souviens plus.
- Ça a pas rapport ton histoire!
… à suivre?
Commentaires:
mon grand-père aussi s’appelle Noël parce qu’il est né à Noël…capoté!!!
Mon père s’appel Noël parce qu’il est né à Noël, no jokes.