Le quotidien délirant est souvent trop fugace. Les événements que relate cette chronique sont déjà pâlis dans ma mémoire, cette traîtresse.
Aujourd’hui, j’ai dû me rendre à L* afin d’escorter un patient de l’hôpital C.-l.-M. à la court municipale. Une opération de routine, m’a dit le répartiteur au téléphone. Comme il ne m’en a pas dit davantage, j’ai fais d’imposants préparatifs, emportant un livre, une bd, un lunch, mon baladeur, un appareil photo et un carnet de notes. On ne sait jamais, surtout quand on sait que dalle.
Je me suis ensuite rendu à l’hôpital de L*. Aucun plan ne résiste à la première minute d’une bataille, a dit l’un. D’abord, on me demande de laisser toutes mes affaires au bureau, puis on me file une radio et des instructions. Nous sommes, un vieux Marseillais et moi, l’unité 161. Nous allons nous déplacer en taxi avec le patient. Nous devons rapporter chaque départ et chaque arrivée, en plus des éventuels incidents de parcours. Ne reste plus qu’à faire connaissance.
On se rend à l’aile psychiatrique. Attente. On discute de mesures de sécurité. L’individu est « à risque », c’est-à-dire qu’il peut tenter de s’évader ou devenir agressif. Je signifie clairement à l’officier que, si le patient s’énerve un peu trop, ce n’est pas moi qui va risquer mes montures. Ce dernier arrive enfin, vêtu de son habit du dimanche : complet-veston rayé, chemise jaune serin et noeud-papillon. Un haïtien dans la cinquantaine. Je repère immédiatement une araignée au plafond dans ses manières un peu trop solennelles. Il insiste pour que nous lui passions les menottes. L’officier l’informe que, malheureusement, nous ne pouvons satisfaire à sa requête, car ici, « nous prônons la communication ». Mais je n’ai pas vraiment envie de jaser, alors je prends « toutes les précautions nécessaires », c’est-à-dire que je joue l’agent carcéral d’opérette.
On prend un taxi. Chauffeur haïtien. Ils commencent à discuter en Créole, et je perds rapidement le fil de la conversation, à l’exception de quelques bribes en référence à « Jésus-Christ » et au « Zen ». M* (c’est le patient), répète sans cesse qu’il est un descendant du roi Salomon et qu’il est un El Shaddaï. Il est question d’une couleur aussi, une variété de bleu — était-ce turquoise? cobalt? — j’ai oublié. Durant l’échange, le chauffeur s’enflamme et lâche le volant : je dois le ramener à l’ordre.
Nous parvenons au palais de justice. J’accompagne le patient jusqu’au bureau d’une avocate, qui souhaite avoir un entretient avec lui et son fils, déjà présent. L’attente n’est pas trop longue. Je n’ai pas le temps d’aller à la salle de bains qu’à mon retour, tout le monde s’est engouffré dans la salle d’audience. Je m’assieds à la droite du fils.
M* a choisi de se défendre sans avocat. Sans même laisser le temps à la juge de nous mettre en contexte, il se lance dans un soliloque d’une vingtaine de minutes sans discontinuer, où il est question d’Haïti, de chakras, d’indigo (la voilà la couleur!), de Zen, de El Shaddaï et de vol de voiture. Son histoire est un embrouillamini absolument inextricable, mais comme il est beau de voir la juge écouter d’un air absolument impassible ses tirades sur la science infuse et ses dictons populaires devisant des conséquences d’embrasser les parties génitales d’un nègre.
Oh! Comme je me bidonne intérieurement, et je l’avoue, je suis incapable de réprimer un fou rire, même en présence du fils, qui me tance d’un regard haineux. Mais, votre honneur, c’est trop fort: « si votre honneur, considérant mon union transcendante à la dynastie du roi Salomon par la loge maçonnique de Port-au-Prince (pas ici, ici nous sommes racistes, alors que là-bas, tout le monde est indigo), veut bien s’apercevoir que je suis un El Shaddaï et m’embrasser la glande pinéale, alors je suis prêts à oublier cette histoire de vol de bagnole. »
Non, ce n’est pas tout à fait ça, ce n’était même pas du tout comme ça. C’était beaucoup plus long et tortueux : séjourner dans le ventre d’un baleine était la seule chose qui manquât au parcours de cet homme syncrétique. Comme je regrette de ne pas avoir un troisième oeil, afin de pouvoir filmer mon quotidien délirant. La juge s’est enfin décidée à ce fascinant épisode de « schizophrénie non-spécifique » juste avant qu’il ne devienne redondant. On voyait qu’elle avait du métier.
Au retour, j’étais d’excellente humeur. Je me suis débrouillé pour le faire parler, afin qu’il m’enseigne des choses. De fait, il m’a appris que mon chakra dominant était le 4e — celui du coeur — et bien sûr, avant qu’on ne sorte du taxi, nous étions tous d’éternels indigos qui s’ignoraient. Du reste, vous pouvez toujours consulter le schéma qu’il m’a aimablement gribouillé sur une page du Journal (ci-dessous). Mais, le plus étrange dans cette histoire, c’est qu’en rentrant vers M* — vous vous rappelez du Marseillais? Eh bien, il m’a tendu un papier avec son adresse, me disant que si je voulais en savoir plus, je n’avais qu’à lui écrire….
Quotidien délirant.

Commentaires:
Tu te rends compte que tu t’es assis à la droite du fils du père? Ça c’est fou! Si tu insistes un peu, j’suis sûr qu’y va vouloir te le percer ton troisième oeil avec caméra intégrée. Amgydale, lâche pas ta job : t’es entrain de vaincre!
J’hésite d’ailleurs : est-ce ton texte qui est du Grand Art ou ta vie?
Moi j’appellerais le marseillais. il a l’air d’être dans le coup. Mais est-ce que la flèche pointe sur une clope dans le schéma? Et qu’est-ce que c’est que cette série: 3-2-1-4-7-6-5??
C’tu moi ou la schizophrénie c’est baroque?
J’ai plus de 300 accompagnements de patients en cour derrière la cravate. Un jour, on s’en parlera pour de vrai Amygdale…