02/10. Des tests, des batteries de tests. Dès cinq heures, je m’éveille. Le protocole de mise à l’épreuve d’un l’oligonucléotide expérimental s’enclenche aussitôt. Celui-ci a été élaboré afin d’éviter l’embonpoint de l’espace, trop fréquent dans ces modules exigus, où l’activité physique est limitée. On me colle tout d’abord des électrodes, 9 en tout, sur les chevilles, les bras et la poitrine. Puis, sous l’oeil imperturbable du docteur A. R. L*, des auxiliaires me piquent dans les bras, les cuisses, sur les flancs et sous l’ombilic, soit pour m’injecter le sérum — ou le placebo, je l’ignore et les auxiliaires également. Je dois ensuite demeurer immobile, en position semi-inclinée, pendant six heures, sans manger ni boire. À chaque demie-heure, un prélèvement sanguin est effectué à partir d’un cathéter inséré dans mon bras. Enfin, on inspecte les sites d’injection. Une infirmière me palpe, notant la moindre induration.
- Это больно?
- Нет, не больно.
Ensuite, le premier repas du jour. Les portions sont calibrées en fonction de mon indice de masse corporelle. Interdiction de partager. Je porte un bracelet muni d’une puce magnétique me permettant de me déplacer dans le laboratoire, soit pour aller à la toilette, soit pour aller au salon, mais il est impossible de quitter le bâtiment, même pour une courte marche dans l’enceinte. Je dois me satisfaire des rayons obliques qui entrent par la fenêtre du salon. La seule chose à faire, pour passer le temps, est de se familiariser avec l’équipage. Par exemple, il y a ce Roumain, S*, qui tient absolument à me faire connaître Miles Davis. Pour moi, il représente un curieux mélange de virilité latine et de brusquerie slave. Il ne croit pas à la notion de degré. Jusqu’ici, j’ai réussi à l’éviter en me réfugiant auprès d’un Britannique amateur de films d’espionnage de série B, mais ce dernier a été transféré dans une autre équipe. Il a donc fallu que je fasse la conversation avec le Roumain, qui à vrai dire, ressemblait davantage à un interrogatoire prenant rapidement des proportions métaphysiques. Il insistait pour que je lui dise la vérité sur tout. Lassé, je lui ai demandé « what is truth ? » Il m’a alors répondu « Truth is what we think ».
09/10. En faisant des tests, les psychologues ont découvert chez moi une nouvelle forme de synesthésie, qu’ils nomment la synesthésie du touché miroir. Lorsque je vois quelqu’un se blesser, je ressens de la douleur au même endroit. Ce n’est pas de l’empathie, mais une réaction instantanée et pour ainsi dire mécanique de mon cerveau, due à l’élagage atypique des connections synaptiques de ma circonvolution fusiforme. Rien de particulièrement inquiétant, mais les médecins ne peuvent s’empêcher de vous faire sentir que la moindre anomalie pourrait compromettre votre départ: « nous allons nous consulter ». S’il savaient que je me fiche de leur programme! Car en effet, vous le savez, j’ai décidé d’aller sur Mars par mes propres moyens.
13/10. Test de la cabine de pilotage avec L*, la copilote. Française, elle a l’hypertrophie du jugement. Du coup, elle me tape. « Elle est un peu petite, cette carlingue, non ? » Et aussi « ça me saoule tous ces boutons », ou encore « tu comptes vraiment apporter ce chat dans l’espace ? » Mais il faut bien admettre qu’elle a un sens de l’orientation à toute épreuve : que le vaisseau se mette à virevolter dans tous les sens, elle ne perdra pas de vue son sextoy.
19/10. C’est mardi, le temps est frais, mais ensoleillé. L’air est léger et la vue, dans cette plaine Sibérienne, porte à l’infini. Premier exercice d’apesanteur en vol parabolique. Étrangement, ce qui s’annonçait comme un exercice de familiarisation s’est avéré être une curieuse expérience d’aliénation somatique. Alors que nous commencions à léviter, j’ai senti un fort vertige, qui s’est rapidement résorbé. Mais, pendant environ 20 secondes, je me suis mis à voir derrière moi… comme si j’avais pivoté à 180 degrés, mais sans bouger! Je pouvais voir L* jubiler en se voyant flotter dans la soute. Je n’en ai pas parlé aux médecins, ni à L* d’ailleurs. J’ai passé la soirée à écouter des documentaires sur le paranormal, seul dans mon appartement de Chtchiolkovo.
Je ne sais pas ce qui m’attend dans les prochains jours. Peut-être la centrifugeuse, peut-être le confinement ou la piscine. J’ai entendu dire que les Russes suivaient un entraînement commando; ça ne sera pas une sinécure. Bah! Après tout, ce sera comme les scouts. On mangera des conserves gelées et, dans le pire des cas, j’y laisserai un orteil ou deux.

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Woa! Casablanca 2057