Amygdale, 04/08/2010 [Préparations au voyage vers Mars]

17/12 > Nous voici à quelques lieues de Yakutsk, prisonniers d’un jour blanc qui dure depuis plusieurs heures. Sans doute avaient-ils torts, ceux qui niaient l’existence du corps. S’ils niaient une chose telle que cette main, assurément ils ignoraient qu’il peut se trouver un état de chose derrière la porte d’un congélateur, et que cette chose peut vivoter momentanément. Pourtant, aujourd’hui, je serais tenté de leur donner raison. Car qu’est-ce qu’une main comme ma main, bleue, roide, inepte? Une main qui passe son temps sous une aisselle n’est pas une main.

- Дай мне банку, пожалуйста. Я проголодался.

Je passe la boîte de Zepoulpe à Dmitri, qu’il ouvre à l’aide de son couteau de poche. Le contenu en est cryogénisé. Par chance, nous avons réussi à réchapper un Hibachi et une bouteille de butane de l’écrasement de notre Antonov. Grâce aux parois de neige érigées autour de notre camp de fortune, il arrive à produire une flamme suffisamment persuasive pour cuire des aliments. Je doute cependant que nous puissions tenir plus de deux jours dans ces conditions.

Dmitri engloutit la dernière tentacule embrochée à la pointe de sa lame. Son regard est livide, ses gestes sont ceux d’un animal à sang froid, lents, économes. Il porte à sa bouche un peu de neige, qu’il fait fondre lentement, puis, après gargarisme, il aspire l’eau en pinçant les joues. Cette tempête pourrait durer plusieurs jours. Je prends quelques instants pour prendre conscience du fait que mon collègue m’est inconnu. Certes, nous avons fait une partie de l’entraînement ensemble, mais, somme toute, tout ce que je sais à son sujet, c’est qu’il a une étrange difformité au visage, qu’il est originaire de T* et qu’il joue gardien de but au foot. Or, il me semble que quelque chose a changé dans sa physionomie, dans sa posture. Le dos courbé, il a périodiquement de ces étranges spasmes qui lui font arquer les épaules, accompagnés de pincements des lèvres. J’ai l’étrange sentiment qu’il va se transformer en gallinacée. Soudain, son pied botte la truelle, qui s’en va virevolter contre mon rücksack, tandis que lui se projette contre la paroi du campement, haletant, poussant d’étranges gémissements. Me voilà pris de stupeur, seul avec lui dans cet espace confiné qui pourrait être un module spatial.

- Que se passe-t-il, Dmitri?

Aucune réponse. Il a le souffle court et des plaques rouges sur le visage. Ce doit être le mal cosmique. Il tend le bras dans ma direction, ou plutôt vers l’ouverture de l’abri.

- т… т… тигр! ТИГР!!!

Je me retourne et j’aperçois un superbe spécimen de tigre de Sibérie à deux pas du campement. Que fait-il là, perdu en plein blizzard? Je n’ai pas le temps de me poser cette question idiote que déjà, la conserve de Zepoulpe voltige dans sa direction. Voyant que le félidé s’y intéresse, Dmitri en profite pour prendre la poudre d’escampette. Mieux vaut affronter une mort certaine par le froid qu’une mort certaine entre les crocs d’un fauve. Je cours, cours, cours. J’entends le bruit du souffle et des pas de Dmitri se faire de plus en plus sourd, lointain…

***

Mars, on y va pour ses paysages cyclopéens, on y reste pour ses microorganismes. Mais les stations spatiales, qu’ont-elles de si intéressant? Cela représente un travail d’entretient continuel; toujours des boulons à resserrer, des modules à ajouter, quand ce n’est pas l’habituel protocole de manipulations d’enzymes. Et je suis là en train de ressouder cette cellule photovoltaïque, mais était-ce bien cela que j’étais venu faire? Quelle était le but de cette sortie, déjà? Quel était la mission de ce vol, au juste? Où sont mes camarades? Partis: la navette a disparu. Alors, lentement, je me détache de la station. Je dérive en tournoyant dans l’espace, sans but. La station n’est rapidement plus qu’on objet distant très brillant. Je sens que je prends de la vitesse; le vertige m’envahit jusque dans les artères. Ma combinaison se réchauffe, elle s’embrunit. Mes gants prennent feu: j’entre dans l’atmosphère terrestre. Je peux voir les flammes m’envelopper tandis que dans la combinaison, je suffoque. Je n’en ai plus que pour quelques secondes à vivre avant de me désintégrer dans l’atmosphère. La chaleur monte, monte…

- Он просыпается.

Autour de moi, des ambulanciers s’affairent. J’entends le ronronnement des hélices de l’hélicoptère médical. Je parviens tant bien que mal à sortir mon bras de la couverture thermique dont on m’a emmitouflé. Je respire enfin.

- А где Дмитрий?

Aucune réponse.

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Commentaires:

  • Commentaire by Joseph, 04/08/2010:
  • je cherchais en vain le bouton « j’aime »…

  • Commentaire by poufiasse, 09/08/2010:
  • « Une main qui passe son temps sous une aisselle n’est pas une main. »

    J’en ai pleuré. Bravo.

  • Commentaire by Plaisirs Immatériaux, 02/09/2010:
  • как эпизод стал сагой

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