Depuis que le printemps nous gratifie de ses caresses, j’ai recommencé à pratiquer une de mes activités préférées : la marche. Pas la marche comme moyen de transport, non, ça je l’ai fait tout l’hiver et, croyez-moi, j’en ai mon truck. En cette saison, le vélo s’avère définitivement supérieur. En fait, la marche qui m’intéresse est psychogéographique. C’est la dérive, comme l’appelaient les situationnistes.
Sans but précis, ce genre de promenade aboutit souvent dans un cul de sac, mais mène parfois à des découvertes extraordinaires. Et la soirée d’hier a mis la barre haute quant à mes prochaines explorations urbaines.
T* et moi étions allés flâner aux alentours du viaduc Van Horne. Sur Saint-Laurent, de l’autre côté du feu parc sans nom, sous le viaduc, se trouvaient de curieuses installations modulaires faites de matériaux recyclés, très design. Comme je l’ai appris en feuilletant le petit cahier attaché à chacune d’elles, ces oeuvres étaient le fruit du travail d’un groupe d’étudiants en architecture, qui proposaient une réflexion sur le thème de l’habitation. Leur démarche était expliquée de façon détaillée dans le cahier, mais étant donné que mes facultés mentales étaient quelque peu affaiblies, je ne me suis pas trop attardée sur le sujet. Nous avons continué notre marche.
Juste un peu plus loin, une pile de pneus. Était-ce des déchets? Était-ce de l’art? Nous nous sommes approchés. Certains pneus étaient recouverts d’une housse faite d’un joli tissu à motifs imprimés, très propre, qui semblait faire de chacun d’eux une sorte de siège. J’en ai essayé un. En effet, c’était assez confortable. Les pneus étaient attachés ensemble par de solides attaches de plastique, créant un filet indestructible ponctué de taches colorées formées par les housses. C’était définitivement de l’art. Un peu à l’écart, un pneu solitaire traînait dans un flaque d’eau. Faisait-il partie de l’oeuvre? Quelques lignes mystérieuses tracées à la craie nous faisait croire que oui.
Nous avons continué notre route. Un amoncellement de morceaux de bois a attiré notre attention, mais cette fois, c’était certainement un tas de déchets, piquants, pourris, bons à rien.
On s’est dit qu’on en avait assez vu pour la soirée et qu’on allait rentrer à la maison, en passant par la rue Saint-Dominique, là où elle s’interrompt pour laisser place à la voie ferrée. On voulait voir s’il y avait encore quelqu’un qui squattait dans le tas de neige. C’est que la veille, en passant par là, on avait vu un chien, tout seul, qui semblait excité de voir des passants. On s’était approchés, croyant qu’il était perdu, mais le chien s’était mis à aboyer et était rentré se réfugier dans une cavité creusée dans la neige. Il avait une laisse autour du cou. On s’était dit alors qu’il y avait un bum qui s’était fait un trou pour dormir là et qu’on ferait aussi bien de le laisser tranquille.
Il avait fait chaud durant la journée et la neige avait commencé à fondre considérablement. En arrivant près du tas de neige, on a vu qu’il y avait non pas une, mais quatre cavités creusées à différents emplacements autour du tas de neige. En s’approchant de l’une d’elles, on a constaté que ce n’était pas une cavité, mais un tunnel menant à une pièce en forme de dôme creusée sous la neige. Contre le mur, un banc de neige formant un cercle autour de la pièce était jonché de quelques bouteilles de bière. Ce salon avait deux autres entrées, deux tunnels menant à d’autres chambres creusées dans la neige. Le premier, à gauche, menait à une alcôve visiblement destinée au sommeil. Celle-ci avait une autre issue, un plus petit tunnel faisant probablement office de sortie de secours.
L’autre tunnel partant du salon menait à une plus grande pièce, à ciel ouvert. Au milieu, quelques blocs de béton disposés en cercle contenaient les braises d’un feu éteint. Probablement la cuisine. Un tunnel menait à une autre chambre dont le plafond était partiellement fondu. Toutes ces chambres étaient reliées entre elles et constituaient une sorte de labyrinthe, un village secret complètement dissimulé sous la neige. Sans le chien effrayé, nous serions probablement passés à côté sans jamais nous apercevoir de rien.
Quel contraste et quelle étonnante simultanéité entre les découvertes de cette soirée! Comme tentative d’appropriation de la ville, l’art brut de ce réseau d’igloos urbains surpassait largement les simulacres d’habitations des étudiants en architecture, qui me semblèrent alors, certes intéressants, mais tellement bourgeois en comparaison!
En sortant, nous avons été surpris de voir une voiture de police stationnée tout près. Il faut dire qu’il y a toujours de plus en plus de flics dans le quartier. Peut-être venaient-ils d’expulser les habitants de leur abri de fortune, sous prétexte de les empêcher de mourir écrasés sous la neige fondante. Trop occupés qu’ils étaient à lire leur Journal de Montréal, il ne nous remarquèrent même pas. Probablement qu’ils étaient en train de se féliciter de voir encore les médias discréditer la racaille après la manifestation contre la brutalité policière.
En tous cas, vous pourrez dire à tous vos amis français qu’à Montréal, il y a vraiment du monde qui vivent dans des igloos.
Commentaires:
Malade. Le quotidien délirant dans sa plus pure essence.
Comme quoi, le nouvel exotisme se vit aussi en territoire urbain.
À quand un spécial «homo montrealis» sur l’adaptation de/à l’habitat urbain montréalais?
Peut-être que c’est les flics qui prenaient leur pause dans les trous…? Mangeant des beignes (ces bagels avec de l’attitude), ils fomentaient peut-être là des plans de coup-d’état ou de renversement du gouvernement Tremblay…. !!!?
J’ai toujours, anyway, beaucoup aimé les gens qui savent se promener sans avoir aucun but…
[...] souvenez-vous du village sous la neige ? C’était à peu près au même moment l’année dernière. Hé bien l’autre [...]