Je vous ai déjà parlé des étoiles de Babel, mon projet de combinaisons de matrices en linogravure. Si je suis à Toronto en ce moment, c’est que je suis invitée comme artiste en résidence ici à Open Studio pour réaliser ce projet au moyen d’une presse Vandercook. Aujourd’hui récupérée par les artistes, cette presse typographique était jadis utilisée de façon industrielle pour l’impression des livres. Les typographes y assemblaient un à un les caractères typographiques de plomb pour composer chacune des pages des livres qui allaient ensuite être imprimés, colligés, reliés, puis distribués de par le monde. L’avantage de la presse Vandercook, contrairement à la plupart des presses manuelles que l’on retrouve de nos jours dans les ateliers d’estampe, c’est que son fonctionnement est partiellement mécanisé.

Pour imprimer manuellement, un rouleau est passé plusieurs fois sur une surface plane afin d’y répartir l’encre uniformément et en quantité appropriée. On encre ensuite les matrices en passant le rouleau pour y transférer l’encre. Puis on place la matrice sur la presse et on y positionne le papier au bon endroit à l’aide de marques de repérage. Ce processus est répété consciencieusement pour chaque épreuve de l’édition.

L’avantage de la presse Vandercook, c’est que l’encrage se fait presque automatiquement grâce à une cascade de rouleaux intégrés à même la presse et activés électriquement. Il suffit d’ajouter un peu d’encre sur les rouleaux à chaque dizaine d’épreuves, environ, ce qui à l’époque, permettait une productivité absolument révolutionnaire. Un dispositif permet également de positionner le papier et les matrices de façon très précise et uniforme pour chaque épreuve, réduisant ainsi les erreurs qui pourraient compromettre la production.

C’est donc grâce à cette machine fabuleuse mais aujourd’hui reléguée au rang d’équipement artisanal que j’imprimerai toutes les combinaisons possibles et imaginables de mes 25 matrices gravées, avec les trois couleurs primaires superposées dans l’ordre suivant : jaune, magenta et cyan.

Je n’ai pas le choix de m’ériger un tel système pour générer les combinaisons. Aussi électrique qu’elle soit, ce n’est pas la presse qui prendra les décisions à ma place pour savoir si telle image se superposera à telle autre; cette production ne peut se faire dans le chaos.

Le hic, c’est qu’avant de venir ici, j’ai omis de calculer l’étendue des possibilités de combinaisons selon le système sus-mentionné : le nombre s’élève à 15 625. Avec un rouleau du papier que j’utilise (19,15$ avec les taxes), je peux me couper en moyenne 250 feuilles. Ça veut dire que j’aurais besoin de 62 rouleaux et demi de papier pour mener à bien ce projet, ce qui me coûterait au bas mot 1206,45$ en papier seulement pour réaliser mon projet. Et puis ça fait trois jours que je coupe du papier; je suis tout juste rendue à 1 250 feuilles.

Alors je me dis que je devrais peut-être éliminer certaines combinaisons. Celles où la même matrice revient plus d’une fois, par exemple. Mais encore là, le nombre de combinaisons est réduit seulement à 12 167, ce qui se traduit par une facture de 932$ en papier. C’est encore beaucoup trop pour mon petit portefeuille d’artiste.

Je commence à me questionner sur l’intérêt de mon projet. Est-ce que la qualité passe par la quantité? Est-ce que la valeur de l’idée se mesure à sa concrétisation? Je me demande s’il est important de savoir si j’ai, oui ou non, imprimé toutes les combinaisons possibles de matrices? Si je ne les imprime pas toutes, est-ce que ce projet restera intéressant? Cette expérience commence à prendre l’allure d’un projet de recherche pour la chaire d’études André Serouille. Pour exposer l’ensemble des combinaisons possibles, il me faudrait le musée d’art contemporain au complet. Impossible pour l’instant. Si je présente le projet dans un lieu de diffusion plus modeste, je n’aurai donc pas d’autre choix que d’en présenter une fraction seulement. Dans ce cas, il serait inutile d’imprimer toutes ces épreuves supplémentaires pour rien. Devrais-je faire semblant, tout de même, de l’avoir fait, ou devrais-je prétendre que la poursuite elle-même d’un but presque impossible à atteindre est une fin en soi, une sorte d’affirmation de l’absurdité de la condition humaine?

Ces problématiques m’amènent à réfléchir au Front d’action stupide et de son absence quasi-totale d’action. La préparation au voyage vers Mars, par exemple, ne prendrait-elle pas tout son sens que si l’on se préparait à y aller vraiment?

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Commentaires:

  • Commentaire by mjack, 05/07/2010:
  • trop cool, hein, la vandercook? moi je l’adore.

  • Commentaire by Mysterious, 05/07/2010:
  • OK, si on considère qu’on se prépare «vraiment» à aller sur Mars, on commence par faire quoi? Du jogging en groupe pour se mettre suffisament en forme? On retourne passer notre math 536? On s’attaque à construire une fusée qui puisse «vraiment voler»?

    Par ailleurs, il semble que la nappe de pétrole au large de la Louisiane doive se transformer en soupe d’arsenic (ce qui aurait sûrement fait plus mal aux Gaulois que le pudding). Et si on veut construire notre fusée pour Mars en paix, sans trop de stress, décontracté du G*, dans un territoire libre, sans devoir dealer avec les autorités : on va la construire sur le Continent de plastique (c’est évident). Or, peut-être devrait-on déplacer cette soupe à l’arsenic autour du Continent de plastique pour mieux y assurer notre tranquillité. Parce que d’ici à ce que le vaisseau soit prêt à s’envoler, moi je veux bien boire un drink, bien relaxe, sur une plage de polypropylène, sans me faire déranger. Pas vous?

  • Commentaire by Amygdale, 06/07/2010:
  • «We all read stories about maps that revealed location of some hidden tresure. Well, in this case (the M set), the map is the treasure.»

    - Arthur C. Clarke.

  • Commentaire by Bébé Astronaute, 06/07/2010:
  • Amygdale, on dirais que tu lis dans mon cerveau.

  • Commentaire by poufiasse, 22/07/2010:
  • A la défense d’Amygdale, le Canada glande aussi : http://www.journalmetro.com/plus/article/581466–un-programme-d-aliments-pour-astronautes-abandonne

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