À l’âge de sept ans, ma maîtresse d’école et ma classe au complet se ligua pour me convaincre que Dieu existait et que je devais être accompagnée pendant un an par un animateur de pastorale pour me préparer au baptême, puis aux autres sacrements que je pourrais recevoir en même temps que tout le monde. Ce que je fis sans la moindre objection de la part de mes parents.
À huit ans, mon optométriste convainquit mes parents que je souffrais d’astigmatisme en plus d’un début de myopie. Huit ans plus tard, ce verdict s’avérait faux mais ma vision était réduite à une peau de chagrin.
Le dentiste dit à mes parents que je devrais porter des broches car mes dents allaient être horriblement croches et que j’allais souffrir de l’ostracisme de mes pairs. Je refusai.
Le médecin dit à mes parents que je devrais me faire recoller les oreilles si je ne voulais pas souffrir de l’ostracisme de mes pairs. Je refusai.
Mon père m’emmena voir un médecin parce que j’avais les jambes croches et six étudiants universitaires vinrent confirmer le verdict. Seule une opération chirurgicale complexe parviendrait à régler ce problème esthétique qui sûrement allait m’attirer l’ostracisme de mes pairs. Je refusai.
La mère d’une amie m’accusa d’avoir entraîné sa fille à fumer de la marijuana alors que celle-ci faisait de l’acide depuis l’âge de 11 ans, encouragée par ses deux cousins. La mère de cette même amie crut que la forcer à se débarrasser de tous ses effets personnels et regarnir sa chambre avec un mobilier et des décorations Ikéa exclusivement en noir et blanc – incluant un petit pierrot pleurant – était une bonne idée pour la remettre dans le droit chemin. L’amie en question n’en fit pas de cas.
Une fois par mois, pendant une semaine, une fille nous demandait à chaque récréation de vérifier si elle avait une tache rouge dans le cul.
Je compris que je n’avais rien à foutre de l’ostracisme de mes pairs et niai l’existence de Dieu.
Mon professeur de mathématiques fit allusion devant toute la classe à un film de cul célèbre qui portait comme titre mon prénom.
Mon professeur d’histoire déclara que la vie était comme un sandwich à la marde – plus tu vieillis, moins qu’il y a de pain. Il m’apprit également les trois caractéristiques du nazisme, que jamais je n’oubliai : négation de l’individu, culte de chef, exaltation de l’irrationnel.
Je décidai que mes pairs manquaient totalement d’intérêt et me trouvai des amis plus intéressants avec lesquels, des années plus tard, je militerais pour un quotidien délirant.
Je refusai d’aller à mon bal de finissants. Je ne suis jamais allée à mon party de retrouvailles.
Commentaires:
Entré au CÉGEP, je fus vivement impressionné par les dires d’un professeur de psychologie, qui prétendait, en réponse à ma question, que sa croyance en l’idéal socialiste s’était non pas éteinte, mais au contraire, affermie, depuis que le mur de Berlin était tombé. Content de cette réponse paradoxale, que je croyais audacieuse, j’embrassai la doctrine et me mis à la loi de l’évolution des changements quantitatifs en changements qualitatifs. Mais ma foi fut vite ébranlée, alors que le weekend suivant nous revenions, cher Bébé, d’une soirée de beuverie au Mt. B*. Arrivé sur le pont J.-C., vous me fîtes part des avances qu’un pauvre bougre avait eu l’audace de vous faire. Malgré le ridicule manifeste de sa démarche, j’en ressentis une vive jalousie et devins mélancolique. Soit dit sans offense, ma foi dans la doctrine de la propriété collective des moyens de (re)production avait été solidement ébranlée, et devait mourir de sa belle mort dans la semaine qui suivit. Je fus ainsi socialiste une semaine, avant de me ranger définitivement sous la bannière du quotidien délirant.