Amygdale, 22/09/2008 [Euj et Nism, Parasitisme révolutionnaire]

C’était au temps des récoltes.  Tandis que la nature exhibait, sur les étalages des marchés, son inquantifiable prodigalité, A* lui, en était réduit à une extrême frugalité.  Il était progressivement devenu allergique au travail.  Cherchant par tous les moyens à économiser le moindre sou, il avait pu constater combien les poivrons représentaient une aubaine à cette époque de l’année : on en vendait d’énormes paniers pour des sommes dérisoires, presque la moitié du prix courant.  S’il avait sû faire des conserves, A* en aurait sans hésiter acheté une grande quantité et les aurait mis en pot pour la saison rude qui approchait.  Mais il ne savait pas et d’ailleurs, son ex-petite amie était partie avec la batterie de cuisine.

Que fallait-il faire?  Comment laisser passer une telle aubaine?  À* cogita pendant des heures, des jours, sans trouver une solution à sa famine, jusqu’à ce que la réponse se présente en rêve. Dans ce rêve, il voyait des mains gantées blanches sur fond de drap noir manipuler un poivron, l’étirant à volonté en tous sens. Puis, un morceau de carton replié entrait en scène, dont les deux battants se déployaient lentement, révélant un tableau périodique des éléments. Comme en réponse à tous ses questionnements de cruciverbiste, ce tableau contenait la clé de l’énigme. La réponse était là : lui fallait un poivron extensible à l’infini, que l’on obtiendrait par des manipulations génétiques, voire physico-chimiques.  Mais comment réaliser une telle chose?  Qui avait les compétences — et la folie — pour seulement tenter un tel exploit?  Pour trouver la solution à ce problème, il fallut à A* bien plus qu’un rêve.  Il lui fallut un coup du destin.

A* était, certes, allergique au travail, mais il était également allergique à l’aide sociale, et pour vivre, il lui fallait du boulot.  Il travaillait actuellement comme concierge pour une compagnie qui l’envoyait faire le ménage un peu partout dans le quartier industriel de la ville.  Suite à des pressions syndicales exercées par des groupes de femmes, les concierges qualifiés uniquement en travaux légers gagnaient davantage que leurs homologues également qualifiés en travaux lourds. Sachant compter, A* s’en était tenu aux qualifications minimales.  Il travaillait donc uniquement dans les bureaux, pour un salaire légèrement plus élevé.  Cette fois, on l’avait envoyé nettoyer les locaux d’un laboratoire de recherche.  Il y travaillerait de nuit, mais il serait tranquille, son casque d’écoute sur les oreilles.

Il se rendit là et fit ce qu’il avait à faire, mais vers onze heures du soir, quelqu’un s’introduisit dans les locaux.  A* en était alors à sa pause et il entendit nettement quelqu’un tenter de crocheter la porte principale, et y parvenir!  Il eu la chaire de poule et pensa à s’enfuir, mais sa curiosité l’emporta. Il alla donc jeter un coup d’oeil et parvins à repérer un individu, visiblement âgé et frêle, déambuler dans les couloirs, tâtant une à une les poignées de porte.  Puis, le visiteur nocturne s’introduisit dans la cuisinette que A* venait de déserter.  Il vint à A* l’idée saugrenue de l’intercepter.  Il se posta donc à l’encoignure de la porte et attendit tranquillement que l’homme se retourne, ce qui fatalement se produisit, non sans désagrément pour l’intrus.  Après qu’il eut évalué ses chances de déguerpir à « assymptotiquement nulles », le vieux renard joua le bluff : en découvrant légèrement un sarrau qu’il portait sous son trench-coat, l’homme s’adressa à A* d’un ton condescendant, en lui demandant s’il y avait quelque chose qu’il pouvait faire pour lui être utile.  Mais A*, bien qu’il faillit mordre à l’hameçon, était encore trop stupéfait de cette rencontre pour répondre immédiatement. D’ailleurs, il avait bien entendu crocheter et vu l’homme à l’œuvre. Quelque chose ne tournait pas rond et pourtant, il n’avait pas l’autorité de faire quoi que ce soit.  Du reste, ce n’était pas dans son descriptif de tâches.  La seule chose que A* sû faire, ce fut de répondre par la réciproque, offrant en retour ses services à l’inconnu.

Le vieillard cogita un instant.  La situation pouvait se développer dans tous les sens; il fallait prendre les devants.  « Eh bien, dit-il d’un ton débonnaire, si vous pouviez m’aider les clés du labo, ce serait fort apprécié ».  « Je ne crois pas que vos chances soient de les trouver dans la cuisinette », repartit A*, dont le sens pratique était irréprochable.  La lumière de la lune, par une petite fenêtre à carreaux, parvenait jusqu’aux mains de l’intrus, qui tremblaient légèrement.  Était-ce la peur?  Était-ce la sénescence?

— Où donc se trouvent-elles », reprit le vieil homme.

— Je l’ignore.

— Vous mentez.

— Comment savez-vous?

— Vous clignez des yeux quand vous parlez.  Ah!  Si vous aviez ceux du pivert ou du cacatoès, vous pourriez me chanter tous vos airs sans que cela ne paraisse, mais là je vois.

— Mais… qu’est-ce que cela peut bien vous faire?  Et d’ailleurs, même si je le savais, pourquoi vous le dirai-je?

— Dites-le-moi, et je ferai de vous un surhomme, l’être humain de demain.

Un surhomme.  L’idée avait, pour certains esprits un peu roides, quelque chose de repoussant.  Cependant, dans sa situation, il était impossible à A* de se croire l’aboutissement de l’évolution. Aussi était-il tout disposé à croire à un humain de demain, mais un « surhomme »?

— Oui! Un être d’exception.  Un être dont toutes les faiblesses seraient transfigurées de façon magnifique, grâce à l’adjonction d’organes d’animaux parvenus au faîte de capacités spécifiques, dans des domaines de spéciation pointus dont la diversité ne connaît pas de limites. Vous pourriez voler aussi haut que l’aigle, plonger aussi profond que le cachalot et forniquer sans relâche, comme le babouin!

— Vous êtes une sorte de chirurgien esthétique, si je comprends bien?

— Je suis bien davantage que cela!  Je suis Eugène Nîmes!  Je suis un généticien visionnaire, doublé d’un praticien virtuose, cela va sans dire…

— Et vous pouvez tout pour moi?  Je veux dire: la matière n’a plus de secret pour vous?

— La matière?  Ne me parlez point d’atomes.  Je suis biologiste, mon savoir concerne le vivant.  Je suis le Karl Lagerfeld des tissus animaux, mais les collisions de particules, c’est pour les nuls.

— Ah.

— Quoi « ah »?

— Et bien, ce n’est pas clair votre histoire de surhomme. C’est que, vous savez, dans ma position, je suis plutôt subhomme, et franchir deux paliers comme ça, ça me donne le vertige.

— Ah, mais il est aussi bête que ce Euj!

— Quoi?

— Rien, je parlais à mon assistant.

Il n’y avait personne d’autre dans la pièce. A* poursuivi :

— Ce qui m’intéresse avant tout, voyez-vous, ce n’est pas de voler aussi profond que le babouin; pour cela j’attends la fin de la lutte des classes. Ce qui m’intéresse au plus haut point, c’est avant tout de manger à ma faim. Et pour cela, j’aurais cru que vous pourriez m’aider.

— Dites.

— Eh bien, j’ai eu cette vision voyez-vous, d’un poivron extensible à l’infini, que je pourrais sans cesse croquer et mâchouiller sans que jamais il ne perde en volume. C’en serait alors fini des disettes.

— Hum. Je vois. Mais ma spécialité, ce sont les tissus animaux. Quoique… Cela pourrait présenter un beau défi. L’avenir de l’homme serait-il végétal?

Le professeur Nîmes tentait d’évaluer les possibilités de constituer un végétal infiniment extensible. La forme du poivron avait quelque chose de la tête d’un zepoulpe; ses pensées se tournèrent naturellement vers le spécimen dont il était parvenu à produire une variété gigogne. D’ailleurs, s’il était possible d’implanter des gènes de crustacée fluorescent à des patates, pourquoi pas un gène de zepoulpe, caoutchouteux, élastique à souhait, à un poivron? Des ligues entières de crève-la-faim pourraient être rassasiées par ce produit peu coûteux en comparaison du zepoulpe, produit de luxe, toujours incessible aux classes laborieuses.

Par ailleurs, il avait semblé au professeur Nîmes, en observant une partie de rugby au cours de l’une de ses rares promenades de santé, que l’être humain bénéficierait grandement à développer son esprit de corps, sa capacité à se coaguler avec ses semblables pour exécuter une foule de tâches, jusqu’à s’échafauder les uns sur les autres pour atteindre, telles les fourmis magnan, des objectifs inaccessibles à l’individu isolé, aussi fort soit-il. Végétal et collectif : tel se devait d’être l’humain de demain. En se nourrissant de la sorte de végétaux modifiés pour accentuer leurs propriétés d’élasticité et de gluance, les hommes, par effet homéopathique, acquerraient les propriétés de ces végétaux transformés. Ils deviendraient eux-mêmes plus extensibles, plus souples, plus sociaux. Ne resterait dès lors plus qu’à leur assigner une grande tâche, à la réalisation de laquelle tendraient naturellement leurs nouvelles facultés.

— Ouvrez-moi ce labo, et vous aurez votre poivron, dit enfin le professeur Nîmes.

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Commentaires:

  • Commentaire by Zepoulpe, 25/09/2008:
  • C’est comme beau et triste à la fois, ce truc. Amygdale, faut vraiment que vous alliez vous faire couper les cheveux.

    Par ailleurs, le gène du zepoulpe (avec un petit z) est infiniment discret. Il se cache sous d’autres gènes, gêné qu’il est de révéler sa présence. Il faudra à ce professeur beaucoup de patience et une grande dose d’encouragement (sous la forme préférablement d’une subvention fédérale) pour en venir à l’isoler.

    Est-ce que Eugène Nîmes vote conservateur?

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